Retour

Tarifs douaniers : le prix des voitures pourrait augmenter, dit un spécialiste

L'industrie automobile nord-américaine est tellement intégrée qu'une pièce de voiture peut traverser jusqu'à neuf fois les frontières entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Dans ce contexte, l'imposition de tarifs douaniers sur l'acier et l'aluminium décrétée par l'administration Trump pourrait avoir un effet « exponentiel » sur les prix, indique Yan Cimon, professeur titulaire de stratégie à la Faculté des sciences de l'administration de l'Université Laval.

Une entrevue de Vincent Champagne

1- On sait que les pièces d’une voiture passent d’une usine à l’autre, d’un côté ou l’autre de la frontière, pour être assemblés dans des composantes toujours plus grandes pour en arriver à une voiture complète. Est-ce que l’imposition des tarifs douaniers se calculerait à chaque fois qu’un morceau traverse les douanes?

Yan Cimon : Si c’est un tarif sur des intrants bruts qui est facturé juste une fois, alors c’est un coût qui est plus facile à encaisser. Il peut y avoir quelque part entre 7 à 9 passages à la frontière, des fois plus, selon le type de véhicule. Le grand danger, ce qu’on ne veut pas voir dans l’industrie de l’automobile, c’est un effet « boule de neige » où les intrants qui traverseraient la frontière seraient taxés une première fois par un pays, et tarifés de nouveau. Comme il y a beaucoup de passages à la frontière, vous êtes dans une situation où ça peut avoir un effet exponentiel sur les prix.

2- Les véhicules contiennent des pièces qui proviennent de partout, c’est un système d’approvisionnement complexe. Pourquoi les tarifs entre le Canada et les États-Unis feraient augmenter les prix si les pièces viennent d’ailleurs?

Y.C. : Lorsque les politiciens font ce qu’ils font en ce moment, et ce sont les Américains qui ont déclenché les hostilités, ce qui se passe, c’est qu’on agit sur un maillon du système, mais ça a des conséquences inattendues dans plein d’autres endroits du système. Ce type de tarifs là, ça va faire augmenter le prix des véhicules et avoir des conséquences adverses à ce qu’on voulait régler.

3- Les automobiles sont conçues en grande partie avec de l’acier et de l'aluminium, qui seront tarifés à 25 % et 10 % respectivement. Quel pourrait être le pourcentage d’augmentation du coût d’une voiture pour le consommateur?

Y.C. : Il faudrait savoir ce qui est visé précisément par les tarifs. Si c’est l’acier brut et l’aluminium brut, ce sont juste les activités où il y a de la transformation qui vont être visées chez nous. Quand vous regardez les applications de l’acier et de l’aluminium, il y a des produits pour l’automobile, mais il y a aussi plein d’autres usages. La manière d’estimer le prix, ça devient un peu difficile à faire. Le prix par automobile, ça va varier en fonction d’où les manufacturiers s’approvisionnent, et de quels types d’opérations ils font en sol nord-américain.

4- La Chambre de commerce des États-Unis estime que les politiques économiques de l’administration Trump pourraient faire perdre jusqu’à 2,6 millions d’emplois. Il y en aurait aussi dans le secteur automobile?

Y.C. : Si les tarifs ont un effet important sur les activités nord-américaines des fournisseurs de pièces, il est possible que les grands manufacturiers commencent à s’approvisionner dans des régions qui ne sont pas visées par des tarifs, c’est-à-dire des pays asiatiques. En voulant augmenter le contenu américain et sauver des emplois américains, il y a une forte probabilité que ça produise une diversion de commerce et qu’on finisse par augmenter indirectement le pourcentage d’intrants hors Amérique du Nord dans les véhicules. En voulant sauver des activités nord-américaines, puisque c’est un système et un enchevêtrement complexes de flux de matériels et de savoirs, ça se peut très bien que l’on produise l’effet inverse.

5- Comment pourra-t-on rester compétitif face aux géants asiatiques de l’automobile?

Y.C. : Ce qui rend l’Amérique du Nord concurrentielle dans l’industrie automobile sur le plan mondial, c’est son intégration au sein des trois pays. L’industrie automobile étant intégrés Canada–États-Unis-Mexique, ça permet de baisser les coûts et de rendre beaucoup plus concurrentiel ce qui est fabriqué ici. On ne se le cache pas, en ce qui concerne les salaires, on est moins concurrentiels que les régions à bas prix dans le monde, mais lorsqu’on ajoute les connaissances, les produits à valeur ajoutée, les ouvriers qualifiés et éduqués, on s’aperçoit que c’est le fait d’être intégré qui nous rend concurrentiels.

Si vous regardez la chaîne d’approvisionnement complète, il y a des processeurs spécialisés qui viennent du Japon, il y a d’autres intrants électroniques qui sont sous-contractés en Chine par un sous-contractant d’un sous-contractant. Le défi dans cette industrie-là, c’est qu’elle est mondiale.

Plus d'articles