Après des années de vaches grasses, les Terre-Neuviens sont redevenus pauvres. Les emplois se font rares, et il devient de plus en plus difficile de payer les factures.

Un texte de Ginette Lamarche, à Désautels le dimanche

La crise économique mine le moral des Terre-Neuviens. Ils en ont pourtant vu d’autres. Mais le marasme est tel à certains endroits qu’ils en perdent leur légendaire sens de l’humour.Terre-Neuve-et-Labrador a connu une période de croissance exceptionnelle au début des années 2000. Le pétrole coulait à flots et garnissait le trésor public. On a entrepris dans la même foulée de grands chantiers : la plateforme pétrolière Hébron, les installations minières d’Iron Ore, le barrage hydroélectrique Muskrat Falls.Mais la chute du prix du pétrole et des matières premières a dégonflé la bulle.Perdre son emploi du jour au lendemainPlusieurs de ces chantiers sont terminés ou mis en veilleuse, particulièrement au Labrador. À cet endroit, le moral est au plus bas, constate la comptable Julie Ann Hounsell. La jeune femme a grandi et vit à Labrador City, et elle est très impliquée dans sa communauté.

On a eu cinq suicides dans notre région dans les huit derniers mois. C’est énorme.

Julie Ann Hounsell

« Durant le boom économique, les gens se sont acheté des maisons à 400 000 $, des quatre roues, des camions. Ils avaient tous leurs bébelles. Maintenant, ils doivent payer tout cela, mais ils n’ont plus d’emploi. C’est très difficile », explique Mme Hounsell.Dans d’autres régions du pays, l’économie roulait bien, grâce aux Terre-Neuviens qui travaillaient dans les champs pétroliers albertains. Comme des milliers d’autres, John Lannon a perdu son emploi en Alberta.

J’ai dû réduire mes dépenses au minimum. J’ai utilisé au maximum mon crédit, je me suis endetté. On a une vie déséquilibrée, dysfonctionnelle, quand on travaille comme moi à contrat sur ces grands chantiers. On passe de l’abondance à la famine.

John Lannon

Comment payer la grosse maison?Durant la période d’abondance, de nombreuses familles sont déménagées près de Saint-Jean, la capitale. Le conjoint travaillait sur des chantiers en Alberta ou dans le nord de la province. Il gagnait un gros salaire, et la famille se rapprochait des services.C’est ainsi que le quartier Paradise, à Saint-Jean, a connu une croissance exceptionnelle. La population y a presque doublé en cinq ans. Selon l’agente immobilière Brittany Penney, les Terre-Neuviens ont cru que cette manne durerait toujours.

Nous n’avons pas encore atteint le fond du baril ici, à Paradise. Quand les chantiers de Hébron et de Long Harbour seront terminés, beaucoup de jeunes couples dans la vingtaine vont perdre leur emploi.

Brittany Penney

« Ils ne pourront pas payer la grosse maison, le gros camion qu’ils ont achetés alors qu’ils faisaient des salaires à six chiffres. Et ils ne pourront pas non plus aller travailler dans l’Ouest », explique l’agente immobilière.

« Il faut diversifier l’économie »Le gouvernement aussi a cru que la vache à lait n’allait pas se tarir, souligne Robert Sweeny, économiste à l’Université Memorial.

On a eu une manne extraordinaire qui a été très mal gérée.

Robert Sweeny

Robert Sweeny reconnaît que les conditions économiques des Terre-Neuviens se sont énormément améliorées entre 2005 et 2012, avec un salaire médian qui a fait un bond de 43 %. Mais le gouvernement conservateur de Danny Williams n’a pas fait les bons choix, ajoute-t-il.« On a misé que sur des grands projets, comme on le fait toujours depuis notre entrée dans la Confédération. Pourtant, nous avons plus de 700 communautés éparpillées le long du littoral pour une population de 500 000 personnes », observe l’économiste.

Il faut diversifier l’économie et miser sur le développement local à petite échelle.

Robert Sweeny

Selon Robert Sweeny, le gouvernement libéral, qui a hérité de grands projets comme Muskrat Falls, n’a pas non plus de plan pour diversifier l’économie.

Une taxe controverséeCe sont les gens ordinaires qui écopent de la chute des revenus pétroliers de la province.Le gouvernement libéral de Dwight Ball a coupé dans les services et imposé une taxe de 20 cents sur le litre d’essence. Cette taxe uniforme a été perçue comme un affront pour de nombreux Terre-Neuviens. Elle pénalise surtout les gens à faible revenu qui doivent prendre leur auto pour aller travailler. Ajoutez à cela un système d’imposition qui favorise les plus riches, note l’économiste Robert Sweeny.« Nous avons 2300 personnes qui gagnent un quart de million de dollars par année à Terre-Neuve. Ils ont le taux d’imposition le moins élevé au Canada. On n’a pas un système de distribution progressif du revenu. On est très, très loin de ce qui se pratique au Québec », explique Robert Sweeny.Les Terre-Neuviens se sentent aussi bien loin d’Ottawa. À leur avis, le gouvernement fédéral jongle avec la péréquation et se traîne les pieds pour ajuster les transferts aux provinces.Durant les années de prospérité, Terre-Neuve est passée d’une province recevant des transferts à celle qui en donne. Mais aujourd’hui, même si Terre-Neuve est redevenue pauvre, elle continue de donner aux autres provinces. Pour bien des Terre-Neuviens, il y a là de quoi leur faire regretter d’être entrés dans la Confédération le 1er avril 1949.

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