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Trans Mountain : quel est donc le message qu'envoie le gouvernement Trudeau?

ANALYSE - Nous savons que nous avons encore besoin de pétrole. Nous savons aussi que le Canada possède les plus grandes réserves de pétrole du monde avec le Venezuela et l'Arabie Saoudite. Mais, nous savons également que la transition vers les énergies renouvelables est essentielle et urgente. Et il est donc étonnant de voir l'acharnement du gouvernement Trudeau à faire fonctionner, à tout prix, le projet d'expansion du pipeline Trans Mountain.

Une analyse de Gérald Fillion

Soyons clairs : le gouvernement Trudeau a approuvé le projet d’expansion de l’oléoduc de Kinder Morgan dans l’ouest du pays. Il est donc évident que le Canada considère que ce projet est bon pour l’économie et essentiel à la prospérité du pays.

En imaginant que toutes les pierres ont été retournées et que l’analyse est complète, le gouvernement du Canada doit-il aller jusqu’à s’engager à ce que le projet se réalise absolument, en proposant même d’acheter l'oléoduc pour 4,5 milliards de dollars? Est-ce qu’Ottawa, en approuvant un projet, devient le garant ultime de sa réalisation et de son succès?

La réalité, c’est qu’il est de plus en plus complexe de voir se réaliser des projets aussi importants que celui de la construction d’une infrastructure majeure comme un pipeline. Il y a des enjeux sociaux, économiques, environnementaux, il y a l’acceptabilité sociale, les négociations avec les différentes parties prenantes, dont les communautés autochtones, il y a le montage financier, la rentabilité et j’en passe.

Ce qu’on réalise surtout aujourd’hui, c’est qu’il est rendu difficile de voir se réaliser des projets qui suscitent une vive opposition sociale et qui engagent l’approbation de différents paliers de gouvernement. L’information circule, l’opposition s’organise, les pressions environnementales sont bien réelles et on ne peut pas les ignorer.

Et quand un gouvernement légitimement élu comme celui de la Colombie-Britannique s’oppose à une décision d’un autre gouvernement tout aussi légitimement élu comme celui des libéraux à Ottawa, les possibilités d’échec grandissent.

C’est donc dans ce contexte que le gouvernement Trudeau persiste et signe, affirmant que le projet d’expansion de Trans Mountain ira de l’avant, qu’il s’agit d’une décision qui n’appartient qu’au gouvernement fédéral, ajoutant qu’il est prêt à affronter le gouvernement de la Colombie-Britannique en cour et allant aujourd’hui jusqu’à la nationalisation du pipeline.

L’enjeu est constitutionnel et politique, et on a l’impression que le gouvernement Trudeau joue son va-tout en faisant un choix aussi fondamental que celui de devenir le propriétaire d’un oléoduc pour en assurer son expansion. Il n’y a plus de doute à avoir : la croissance du secteur pétrolier au Canada est une priorité qu’assume pleinement le gouvernement Trudeau.

Ottawa y tient plus que Kinder Morgan

Cela dit, il faut bien comprendre que Kinder Morgan juge qu’il ne vaut plus la peine de développer ce projet. En le cédant au gouvernement fédéral (ou à un autre acheteur privé qui pourrait se présenter d’ici le 22 juillet), l’entreprise texane montre qu'elle juge que le projet ne lui sera pas bénéfique, compte tenu du marché, de la demande, du prix du pétrole, de l’opposition citoyenne et de l’affrontement politique en cours.

Ce projet, pour les dirigeants et actionnaires de Kinder Morgan, est devenu toxique et risqué. Le jeu n’en vaut pas la chandelle et c’est pourquoi l’entreprise américaine a imposé son calendrier. Aujourd’hui, le gouvernement Trudeau ramasse les pots cassés et on ne sait pas trop comment il pourra recoller les morceaux et rentabiliser cet investissement.

Surtout, ce sont les contribuables canadiens qui devront éponger ce choix névralgique, dont les conséquences et répercussions se feront sentir longtemps.

Il est dans l’intérêt de l’Alberta et des sociétés pétrolières de favoriser le développement de cet oléoduc. Il permet d’assurer une expansion à l’exploitation pétrolière, alors que l’Association canadienne des produits pétroliers prévoit une hausse de la production de pétrole des sables bitumineux, de 2,4 millions de barils par jour en 2016 à 3,7 millions de barils par jour en 2030. Pour l’industrie, ce projet est capital.

En même temps, le Canada doit amorcer un virage vers une économie plus sobre en carbone, ce que prétend faire le gouvernement Trudeau. Mais, choisir d’injecter 4,5 milliards de dollars dans l’acquisition d’un pipeline envoie un signal contradictoire.

En fait, de l’étranger, on se demande sans doute ce qui se passe exactement au Canada. Dans les dernières années, TransCanada a laissé tomber son immense projet Énergie Est, Ottawa a bloqué la vente d’Aecon à une société chinoise et voilà que le gouvernement achète le pipeline Trans Mountain parce qu’un gouvernement provincial en bloque l’expansion.

Ce n’est pas que le Canada n’est pas ouvert aux investissements étrangers. C’est simplement que les lignes directrices, économiques et environnementales ne sont pas très claires.