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Un encadreur abîme un Corno, sa valeur est au cœur du litige

Une amatrice d'art confie l'encadrement de plusieurs œuvres à un commerçant spécialisé. L'une de ces œuvres, une lithographie signée Corno, est abîmée. Comme dédommagement, la cliente demande le remboursement de la valeur de l'œuvre. Mais combien vaut-elle?

Un texte de Melissa Pelletier et François Sanche, de La facture

En 2008, Geneviève Lebel a fait l’acquisition d’une lithographie de Joanne Corno, Visage sur fond orange, au coût de 500 $. C’est une impression à jet d’encre de grande qualité, numérotée.

L’année dernière, elle décide de l’offrir en cadeau à sa fille et choisit l’encadreur Hachem, une chaîne de boutiques spécialisées en encadrement et en matériel d’artiste.

Même si elle était inquiète, Geneviève Lebel avait confiance en Hachem. Le commerçant l’avait rassurée.

Un employé d’expérience allait s’occuper de sa lithographie. Aussi, on lui avait signifié que le commerçant avait des assurances et qu’en cas d’accident la valeur complète de l’œuvre lui serait remboursée.

Accident chez l’encadreur

Quand elle reçoit son œuvre, Geneviève Lebel n’est pas satisfaite du résultat. Elle trouve que l’œuvre n’est pas centrée et demande qu’on recommence le travail. Ce que Hachem accepte de faire.

Après quelques semaines, elle reçoit un appel et apprend qu’un incident est survenu dans l’atelier. L’oeuvre est en piteux état : déchirée et froissée. Geneviève Lebel est découragée.

Les oeuvres d’art s’apprécient avec le temps

Mme Lebel veut un dédommagement. Hachem reconnaît son erreur et demande à un expert d’évaluer le Corno. Selon cette évaluation, des éditions similaires pour un format semblable se vendent entre 2000 $ et 3000 $ en galerie, mais certaines impressions similaires ont été vendues pour aussi peu que 325 $ dans un encan.

Hachem lui offre donc 1000 $ pour l’œuvre, l’encadrement gratuit, d’une valeur de 600 $, en plus de la restauration. Pour Amine Hachem, président de l’entreprise, c’est une offre juste et équitable.

Insatisfaite, elle demande à la Galerie Corno un certificat d’authenticité. Il stipule « qu’une œuvre de taille semblable signée par l’artiste se vendrait en galerie entre 3000 $ et 3500 $ ». Puis elle demande aussi à un expert d’évaluer son Corno. Il conclut que l’œuvre a pris de la valeur avec les années, et vaut entre 3000 $ et 4000 $.

Sa propriétaire découvre que sa reproduction vaut aujourd’hui plus cher que son prix d’acquisition... ce que l’encadreur conteste.

Comment évalue-t-on une œuvre d’art?

Simon Blais, propriétaire d’une des galeries les plus réputées au pays, est une référence. Il est appelé à faire des évaluations d’œuvres d’art données aux institutions comme les musées. Selon lui, ce qui est important, c'est de chercher à dédommager le propriétaire à la hauteur de ce que l'œuvre vaut, c'est-à-dire à sa juste valeur marchande.

Le fait qu’une œuvre semblable ait été vendue 325 $ dans un encan, comme le fait valoir l’évaluateur d’Amine Hachem, ne diminue pas la valeur marchande de la lithographie. La juste valeur marchande, « ce n'est pas le prix le plus bas possible, c'est le prix le plus haut raisonnable possible », affirme Simon Blais.

Selon lui, si Hachem avait pu restaurer l’œuvre, ce qu’il croit impossible vu les dommages, son offre aurait été acceptable.

Restauration d’une œuvre d’art

Nous avons soumis l’impression à Patricia Bufe, spécialiste en restauration au Centre de conservation du Québec. Elle constate que l’œuvre a été arrachée de son support.

« L’encadreur a tenté de retirer l’œuvre tout simplement en plaçant un outil, en dégageant l’œuvre du support ou de la charnière en dessous, simplement comme ça, en forçant, observe Patricia Bufe. [...] En forçant, l’outil est allé dans le papier. »

Non seulement l’œuvre a été collée, déchirée, mais en plus, la spécialiste voit qu’on a tenté de la réparer. « Ça a empiré le problème, et là, la restauration professionnelle est d’autant plus difficile », ajoute-t-elle.

Patricia Bufe déclare que c’est irréversible, qu’il est impossible de retrouver l’œuvre originale.

« Ce qui m'a le plus fâchée aussi, c'est que, dans le fond, ils ont mis de la colle et ils n'ont jamais eu mon autorisation pour toucher ou corriger leurs erreurs. », déplore Geneviève Lebel.

Tout en reconnaissant sa responsabilité, Amine Hachem assure que ses employés ont pour instructions de ne jamais réparer d’œuvre. Il souhaite que sa cliente soit satisfaite et veut trouver un terrain d’entente, que chaque partie fasse un bout de chemin.

Geneviève Lebel n’est pas très disposée à faire des concessions. Elle a envoyé une mise en demeure à Hachem et souhaite aller à la Cour des petites créances.