Une coiffeuse amatrice d’art s’inspire de chefs d’oeuvre de l’art pour créer des teintures magnifiquement colorées tout en en profitant pour livrer quelques intéressantes réflexions sur l’art.

Ursula Goff est une coiffeuse qui vit au Kansas. Depuis l’âge de 5 ans, elle dessine, peint, fait de l’aquarelle. Elle a un diplôme en psychologie, mais s’amuse aussi à créer des têtes aussi osées que belles, de véritables oeuvres d’art.

Sur son compte Instagram (très populaire : elle compte près de 55 000 abonnés) de même que sur son compte Facebook, elle publie ses créations aux côtés des oeuvres d’art qui l’ont inspirée dans la réalisation de certaines de ses teintures. Non seulement présente-t-elle l’oeuvre d’art, mais elle ajoute ses commentaires à propos de l’artiste et de son oeuvre tout en posant des questions très pertinentes sur l’art .

Voici quelques exemples de sa série inspirée d’oeuvres d’art (ma traduction).

Nuit étoilée, de Vincent Van Gogh

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

La « Nuit étoilée » est l’une des nombreuses oeuvres réalisées par Van Gogh durant les 2 dernières années de sa vie, et Van Gogh lui-même ne l’aimait pas trop, sans savoir qu’elle deviendrait un jour l’une des oeuvres d’art les plus connues du monde occidental. Il l’a commencée peu après avoir été admis à l’asile de Saint Rémy de Provence, et c’est en gros la vue qu’il avait de sa chambre, avec l’addition d’un village fictif. Plus tôt dans sa vie, il avait été très religieux et avait voulu devenir pasteur, mais il ne parvenait pas à passer ses examens et il a continuellement eu des problèmes de santé mentale. Il a par la suite abandonné la religion, mais continuait, semblait-il, de chercher le sens et la raison, en spéculant que « l’espoir est dans les étoiles » — faisant référence au désir d’expérimenter une vie après la mort, peut-être sur les étoiles ou dans une autre dimension. Ce désir est né du fait qu’il n’a jamais vraiment été heureux et a souffert de dépression, d’hallucinations, de délire, d’épisodes psychotiques et d’une incapacité générale à fonctionner, essayant souvent de vivre et de travailler seul, mais n’y arrivant jamais, ce qui s’est terminé par son entrée dans un asile ou par un retour chez sa famille ou des amis. Il s’est suicidé à 37 ans, d’un coup de fusil qui s’est infecté.

On pourrait dire que la folie de Van Gogh a nourri sa créativité et fait de lui un grand artiste, mais même si c’était vrai, son histoire est déchirante. C’est difficile pour moi de juger si ses immenses contributions à l’art valaient toute la souffrance que ce pauvre homme a endurée. On croit généralement, cependant, que la souffrance et l’art vont de pair. Qu’en pensez-vous?

Drowning Girl (Fille qui se noie), de Roy Lichtenstein

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

Lichtenstein était un artiste pop des années 1960 surtout connu pour des copies de bandes dessinées. Il y a encore un débat dans le monde de l’art, à savoir si son travail est original ou si c’est du simple plagiat. Certains disent que de tels « emprunts » ne seraient pas permis dans un autre genre, surtout en musique ; que la permission et le crédit doivent toujours être donnés avant de pouvoir utiliser l’oeuvre de quelqu’un d’autre.

De plus, Lichtenstein a fait énormément d’argent avec ses oeuvres alors que les artistes originaux n’étaient souvent pas très bien payés et que plusieurs ont connu des difficultés financières. D’autres disent que Lichtenstein a pris ce qui était à l’époque considéré comme étant de l’art « mineur » et l’a élevé au statut d’art « majeur », immortalisant une oeuvre que la plupart des gens n’auraient jamais vue ou appréciée. En fait, l’industrie du comics de l’époque donnait rarement le crédit artistique à ses illustrateurs, et bien des artistes de bandes dessinées ne voulaient pas que leur nom soit attaché à leur oeuvre, sans doute à cause du stigmate d’art mineur. On peut même dire que sans l’oeuvre de Lichtenstein, l’industrie du comics n’aurait jamais évolué jusqu’à son immense statut actuel. Qu’en pensez-vous — est-ce que Lichtenstein a fait tellement pour l’industrie du comics qu’il ne leur doit aucune compensation ou aucun crédit ? Ou est-ce que le crédit devrait toujours être donné, peu importe le résultat ?

Red Canna Lily (Lis rouge orangé), de Georgia O’Keeffe

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

Ce tableau est dans le style qui a fait connaître Georgia O’Keeffe : des gros plans de fleurs. Cependant, O’Keeffe elle-même n’appréciait pas les interprétations données à ces oeuvres — la plupart leur attribuaient des théories freudiennes (populaires à époque) qui, bien sûr, signifiaient que c’étaient les représentations d’organes sexuels féminins. Les féministes de deuxième vague allèrent aussi loin que considérer O’Keeffe comme une pionnière en matière d’« iconographie femelle », mais O’Keeffe a toujours persisté qu’elle n’avait fait que peindre des fleurs et refusa de travailler avec les groupes féministes sur quelque projet, avec le sentiment que ses propres idées avaient été appropriées dans d’autres buts.

Cela l’a amenée à changer de sujets, même si elle a toujours peint avec un style caractéristique, en utilisant de l’huile, mais en transmettant une sensation douce et homogène qui rappelle l’aquarelle. Ce changement n’a pas nui à sa carrière et elle a continué d’être estimée et célébrée tout au long de sa vie. Je crois que son histoire pose des questions intéressantes sur le lien entre l’art et le spectateur : est-ce que l’artiste seul a le contrôle sur la signification de son art? Ou est-ce que le public a son mot à dire? Devons-nous accepter les interprétations extérieures, même si l’artiste n’est pas d’accord avec elles? Est-ce que c’est juste de dire à un artiste ce qu’il transmet « inconsciemment »? C’est l’une des peurs de se mettre de l’avant artistiquement : la peur d’être incompris ou même, rejeté — compris ou pas. La situation de O’Keeffe démontre alors clairement la vulnérabilité d’être un artiste.

Nénuphars, de Claude Monet

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

C’est l’un des nombreux nénuphars peints par Claude Monet. Monet est le plus célèbre des impressionnistes, qui cherchaient à se concentrer sur la lumière et le mouvement, souvent au détriment de la forme. Pas très bien reçu au début, le terme « Impressionnisme » a été emprunté d’un critique d’art dans un article dénigrant. Cependant, il a finalement créé l’inertie qui a mené l’art dans sa période moderne, libérant une multitude de futurs artistes à utiliser des styles plus libres et plus souples. Monet lui-même, cependant, s’est battu pour internaliser l’influence de son oeuvre, se battant avec la dépression et des sentiments d’échec pendant toute sa vie, détruisant jusqu’à 1500 de ses oeuvres et en tentant même de se suicider à un certain moment donné. Ceci illustre que peu importe nos sentiments envers nous-mêmes, nous pouvons avoir une énorme influence dans le monde ; peut-être qu’en ce sens, on peut dire que l’échec n’existe pas.

Le baiser, de Gustav Klimt

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

Peut-être l’une de mes peintures préférées, cette oeuvre est caractéristique de la période d’or de Klimt, durant laquelle il a fait plusieurs tableaux ornés de feuilles d’or et aux teintes chaudes. La carrière artistique de Klimt est un bon exemple de l’échec suivi par un immense succès. Plus que 10 ans après avoir peint ce tableau, Klimt a reçu un sérieux coup à sa réputation artistique. On lui avait demandé de peindre 3 tableaux pour l’Université de Vienne. Il a passé plusieurs années à le faire, mais non seulement ils ont été rejetés par l’université, mais aussi durement critiqués pour être « pornographiques ». (Voyez par vous-mêmes — ils sont intitulés « Philosophie », « Médecine » et « Jurisprudence » et ont finalement été détruits par les nazis durant la Deuxième Guerre mondiale. 

Je crois qu’ils sont vraiment beaux, et visuellement intéressants, et que c’est honteux qu’ils aient été rejetés. Peu après, Klimt a passé quelque temps en Italie, ce qui l’a exposé aux mosaïques byzantines qui ont certainement influencé son utilisation de la feuille d’or dans ses oeuvres subséquentes. Son style lui a valu la louange critique qui lui a alors permis d’être très sélectif quant aux commandes qu’il acceptait, ce qui lui donna une vie très confortable financièrement. Son oeuvre atteint parmi les plus hauts prix sur le marché de l’art. J’aime cette histoire parce qu’elle met l’accent sur le fait que le succès est souvent une longue route, parfois ponctuée d’énormes échecs et pertes. Si vous voulez réussir quelque chose, peu importe quoi, alors il semble évident que la meilleure stratégie est de simplement persévérer. On continue. Et on continue. N’êtes-vous pas d’accord ? Quand vous regardez dans le passé, sentez-vous que vos échecs ont été des arrêts nécessaires sur la route ?

La naissance de Vénus, de Botticelli

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

Cette peinture est énorme — 6 pieds par 9 — et a une histoire intéressante. Tout d’abord, elle a été peinte au début de la Renaissance (vers 1480), et c’est l’une des premières oeuvres réalisées sur toile (avec la tempera, une peinture à base d’oeuf), les panneaux de bois étant la surface préférée auparavant. Plus intéressant, ça dépeint une femme complètement nue qui n’est PAS affiliée avec la Chrétienté, ce qui a dû être scandaleux à l’époque. C’était probablement une réflexion sur l’intérêt grandissant dans l’humanisme et la réémergence de la mythologie dans l’art de l’époque. Cependant, Botticelli lui-même a dit qu’il avait fait une dépression nerveuse à cause de son sentiment de culpabilité pour avoir peint des oeuvres « païennes » après qu’un certain moine fanatique a atteint un certain temps du pouvoir à Florence, en Italie. Le moine, appelé Savonarola, critiquait et condamnait les éléments « vains » comme les bijoux, les livres, les miroirs et l’art frivole, et il avait même un événement appelé « Le bûcher des vanités » où un immense tas de ce genre de choses était mis en feu dans la place de la ville ! Comment la peinture de Botticelli a-t-elle échappé à la destruction lors de cet événement, on ne le sait pas, mais son oeuvre est devenue décidément plus spirituelle, plus chrétienne par la suite. Ceci pose des questions au sujet de la censure — qu’en pensez-vous ? L’art devrait-il être censuré ? Est-ce que certaines formes d’art sont inappropriées ? Si oui, qui décide, et que devrait-on faire de l’art inapproprié ? Comment cet incident se compare-t-il avec les plus récentes situations de censure ?

Marilyn Monroe, de Andy Warhol

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

Andy Warhol est peut-être l’artiste le plus iconique du 20e siècle. Il était fasciné par la gloire et Hollywood, et est surtout connu pour ses sérigraphies de célébrités, même s’il a joué avec d’autres médiums, comme le cinéma et la musique, et a écrit deux livres et avait son propre magazine. Ses nombreux portraits de Marilyn Monroe dans diverses combinaisons de couleurs vives sont sûrement aussi célèbres que Marilyn même, et son passé d’illustrateur que l’on voit dans son style « tel quel », où il ne corrige pas les taches ou les erreurs de ses sérigravures, croyant que les erreurs étaient mieux que la perfection. Il a parfois été accusé d’être superficiel dans son art, mais ce terme ne le dérangeait pas, admettant même à un moment donné qu’il aimait la « plastique » d’Hollywood et qu’il souhaitait même être lui-même plastique. Il a brouillé la frontière entre l’art et la consommation, créant beaucoup de ses oeuvres avec l’aide d’assistants sur une chaine de production, comme un autre produit, et a même appelé son atelier The Factory (la manufacture). Qu’en pensez-vous — est-ce que c’est de l’art si c’est produit à la chaine et plein d’« erreurs » ? Ou est-ce que les erreurs contribuent à l’unicité de chaque oeuvre suffisamment pour qu’elles soient toutes qualifiées de « vraies » oeuvres ? Est-ce qu’une gravure d’une soupe Campbell  est de l’art ? Est-ce que l’art se définit par le savoir-faire ou le temps impliqué, ou par l’image même, ou les deux ? Voilà le genre de questions que l’oeuvre de Warhol a généré, et elles sont toujours pertinentes aujourd’hui.

Jeune fille à la perle, de Johannes Vermeer

Ursula Goff

Crédit photo: Page Facebook officielle de Ursula Goff

Ce qui est intéressant de cette palette de couleurs, comme dans plusieurs autres oeuvres de Vermeer, c’est son utilisation presque grandiose du ton bleu (probablement ultramarine), ce qui était inhabituel à l’époque pour les artistes, parce que c’était un pigment TRÈS cher, et que Vermeer n’était pas connu pour être très riche dans sa vie.  Ce pop de couleur contre les tons bruns plus chauds du reste de la toile donne à la peinture un sentiment de nouveauté, en contraste avec les tons plus ternes de la plupart des autres peintres du 17e siècle. C’est aussi une excellente étude d’ombre et de lumière, que Vermeer avait une mystérieuse capacité à recréer (on a suggéré qu’il avait peut-être eu l’aide de caméras obscures ou autres appareils d’optique). Si vous voulez voir quelques-unes des premières oeuvres de photoréalisme, regardez certaines oeuvres de Vermeer, surtout « L’art de la peinture » et « L’astronome ».

Que voilà une coiffeuse-psychologue-artiste douée. On dirait de l'art, vous ne trouvez pas ?

 

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