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Nouvelle-Zélande : si je pouvais faire un haka télépathique en solidarité avec eux

Guerrier maori qui interprète un Haka

Depuis la triste tragédie survenue à Christchurch la semaine dernière, on a vu beaucoup de vidéos mettant en scène des Néo-Zélandais qui font une danse guerrière circuler pour rendre hommage aux victimes de cette tuerie insensée.

Il s'agit du haka, cette danse traditionnelle où l'on tape du pied avec vigueur tout en sortant la langue, comme si on allait dévorer ceux qui oseraient s'attaquer à notre intégrité. 

Depuis la semaine dernière, si je pouvais faire un haka télépathique en solidarité avec les victimes et les habitants du pays, je le ferais. Je me télétransporterais vers la Nouvelle-Zélande sans y penser deux fois pour interpréter, tant bien que mal, cette danse chantée.

Elle est généralement pratiquée lors de conflits, de manifestations et de cérémonies, comme le démontre ce haka poignant qui a eu lieu lors d'une célébration de mariage en Nouvelle-Zélande.

Cette tradition a aussi lieu lors de compétitions sportives. Si vous êtes un amateur de rugby (le quoi?!), peut-être avez-vous déjà eu la chance de voir les membres de l’équipe des All Blacks faire leur chorégraphie avant le début de chaque match. 

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Même les équipes de hockey font un haka sur glace devant leurs adversaires avant de débuter une partie. 

Il faut dire que cette danse ne laisse personne indifférent, surtout pas les membres de l'équipe adverse. Provocation? Appel au challenge? Affirmation de soi? Marque de respect? C'est un peu tout ça, emballé dans les plus beaux habits de l'esprit sportif et de la camaraderie. 

Personnellement, j’adore. Tellement, que le haka a été un élément déclencheur dans ma décision de partir vivre et travailler quelque temps dans ce petit pays dont le peuple est généralement fier et grand.

Comme Québécoise, disons que ce n’est pas en faisant un set carré dans une cabane à sucre que j'ai appris à exprimer corporellement autant de passion et de vigueur. Après avoir vu une vidéo par hasard il y a plusieurs années, cette danse a fait du chemin dans mon esprit et il n'y avait pas l'option de marche arrière. 

Des hakas sur internet, j’en ai visionné des tonnes, en rêvant du jour où je pourrais apprendre à le faire moi aussi. Quand on me demandait : qu'est-ce que tu ferais si tout était possible? La seule réponse sincère qui me venait en tête était de partir vers la Nouvelle-Zélande pour apprendre à danser le haka plutôt que le Yaya. (En toute transparence, il y avait d'autres raisons secondaires, comme mon amour de l'océan, ma fascination pour les tremblements de terre et l'espoir de tomber sur un des membres de Flight of the Conchords en faisant l'épicerie.)

Puis, le jour est venu où j’ai décidé de transformer le rêve en réalité. Après quelques démarches bureaucratiques, j'ai rempli mon sac à dos et j'ai laissé le reste de mes possessions dans un entrepôt. À la revoyure les bibelots et autres ramasse-poussières! J'ai quitté mon appartement, ma ville, ma famille, mon confort et mes amis avec un billet d’avion vers l’Océanie et un visa travail-vacances pour 10 mois. Au final, je suis restée presque 2 ans dans ce pays sans équivalent où la crème solaire est non-négociable pour les pâlottes dans mon style. J'y ai laissé une partie de moi en l'échange d'une partie de lui et de quelques taches de soleil sur le visage. 

Mon pays ce n'est pas un pays, c'est l'ailleurs

Je ne voudrais surtout pas avoir l’air du cliché de la personne blanche comme un vampire qui décide d’aller affronter les territoires sauvages, armée d’un chapeau en poils d'écureuil sur la tête. À l’image des Européens qui viennent parfois découvrir le Canada aride qu'ils ont imaginé à partir de cartes postales, en rêvant de voyager sur des traineaux tirés par des chiens et vêtus d'un kit digne de Daniel Boone. Mais bon, peut-être que je le suis un peu, version pseudo-polynésienne. Je vis bien avec ça. 

Pour moi, c'était quasi spirituel d’aller réveiller la guerrière maorie que je n’ai jamais été. Mon instinct criait fort en dedans de moi de le suivre sur ce filon, et je l'ai écouté pour éviter la surdité à long terme. 

C’est au très touristique, mais aussi relativement « authentique » village Tamaki que j’ai demandé à une femme si quelqu’un pouvait m’apprendre cette danse. Elle m’a dit que certains mouvements sont réservés aux femmes et que je ne pouvais pas apprendre celui des hommes. Pas très guerrier, une danse de filles...

J'ai insisté : je voulais apprendre la danse des hommes, pas être une cheerleadeuse en arrière. Elle m’a regardée dans les yeux d'un regard presque défiant en disant : Voulez-vous changer nos traditions? J’ai dit : Bien sûr que non! De tous ces gens venus des quatre coins du monde, vous n’en trouverez pas un qui respecte plus vos traditions. J’ai parcouru la moitié de la circonférence de la planète pour apprendre cette danse directement de ceux qui la pratiquent. Je vous demande de m'aider à réveiller la guerrière en moi. C'est important.

J’avais les yeux brillants d’émotions, et c’est là qu’elle a vu toute ma sincérité. Elle a été touchée, elle a vu ce qui m'animait. Le mana : une force intangible, comme si ma vie en dépendait.

Elle m’a dit qu’elle verrait ce qu’elle peut faire.

Kia ora, princesse guerrière de Villeray

Un homme plus âgé qui nous servait de guide est venu me voir en disant qu’on lui avait parlé de moi et qu’il acceptait de faire une exception et de m’apprendre la danse en retrait. Finalement, une autre femme s’est jointe à moi ainsi que quelques hommes, pour apprendre les mots et les mouvements, mais surtout, l’attitude. Faire des yeux fâchés et sortir la langue pour défier un adversaire, ce n’est pas le genre de truc qu’on nous apprend dans Passe-Partout, ou qui est socialement acceptable dans notre espace-temps. Le faire de manière efficace, c’est un art. J'ai l'air très peu crédible quand j'essaie, tellement je suis conditionnée à sourire plutôt qu'à faire la grimace. 

Voici à peu près de quoi j'avais l'air lors de mon premier haka : 

Le guide m’a appelée la princesse guerrière maorie. Je n’aurais pas pu rêver à un meilleur moyen d’être adoubée. Je les ai tous remerciés sincèrement, sachant à quel point mon humble demande était borderline appropriation-culturelle-esque. 

Le vieil homme a compris tout le respect que j’avais pour sa culture et sa force de vie. À tout jamais, je serai reconnaissante. J’ai, en quelque sorte, une dette envers ces gens qui m’ont ouvert les bras plus grandement que nécessaire alors qu'ils auraient pu se suffire de me vendre un porte-clé en queue d'opossum. Ils ont fait beaucoup plus que « la moindre des choses ». Ils m’ont permis de vivre une sensation de force qui, à la base, ne m’était pas destinée. Et pour tout dire, j'ai oublié une grande partie de ce que j’ai appris tellement j'étais dans l'émotion. 

L'important, c'était le sentiment d'inclusion et de confiance qui a eu lieu à ce moment précis de ma vie. Pour la technique, un petit tutoriel YouTube s'impose pour rafraîchir ma mémoire, maintenant que je me sens semi-légitimement adoubée comme guerrière rousse.

Je me souviens que durant notre leçon improvisée, je tremblais à l’idée que CE moment – que j’attendais sans même le savoir pendant toutes ces années – se produisait à l’instant. Nous n’avons que le moment présent.

Puis, il n’est plus là.

La danse de la vie

Quand je vois ces gens de tous horizons en Nouvelle-Zélande danser un haka en hommage aux victimes de Christchurch, une émotion indescriptible me prend. Aucune des victimes de ce geste haineux, impardonnable et pathétique n'a mérité ça. Puis, je revois les visages, les sourires de mes amis et des gens avec qui j'ai déjà échangé un regard, un hongi, une bière ou un repas, et ne peux m’empêcher de penser que les Kiwis ne méritent pas non plus que ce sang d'innocents coule sur leur sol. C'est à l'antipode de ce que j'ai trouvé dans ce lieu isolé au bout du monde quand je suis allée voir ce qui s'y cachait. 

Certains diront que ce pays est un paradis sur Terre. C'est faux. Contrairement au paradis, son existence est prouvée. Ses Alpes, ses canyons sous-marins, ses geysers, ses oiseaux, son mode de vie, son ouverture et sa richesse culturelle font que cet endroit est l'un des plus beaux au monde. Même l'accent musical des habitants les rend approchables et d'allure joyeuse. 

N'allez pas croire que des licornes y vivent et que son peuple est sans défauts. Où il y a de l'Homme, il y a de l'hommerie. Le taux de violence domestique en Nouvelle-Zélande serait parmi les plus élevés au monde. Derrière les portes, c'est un fléau. Mais collectivement, « le pays du long nuage blanc » – qui compte plus de moutons que d'humain – est plus ravigotant pour l'âme que n'importe quelle séance d'aromathérapie ou de yoga chaud. Et c'est un pays qui attire des gens d'exception et des aventuriers venus de partout. Les chances de croiser des personnes extraordinaires à tout moment sont élevées. 

Le haka pour les nuls

Plusieurs formes de haka existent, et le plus populaire est le Ka Mate. L’historien James Belich le décrit comme étant le plus célèbre poème néo-zélandais. Poésie, quand tu nous tiens par les tripes.

Ka Mate! Ka Mate! Ka ora! Ka ora!

Voici les premières paroles de cet hymne, qui se traduisent par « Je meurs! Je meurs! Je vis! Je vis! » On raconte que vers 1820, le chef maori Te Raupaha tentait d’échapper à une tribu ennemie à ses trousses et il s’est caché dans une fosse. Craignant d’être découvert, il s’est dit tout bas « je meurs, je meurs. » Quand il a réalisé que ses opposants ne l’avaient pas trouvé, il aurait crié « je vis, je vis! » Il s’est alors mis à marcher vers le soleil et la liberté, et il aurait dansé son haka devant d’autres chefs pour célébrer sa joie d’être vivant. Cool story, bro.

N'est-ce pas là le plus beau carpe diem? C'est devenu, avec le temps, une manière pour une tribu d'affirmer sa fierté, sa force, son unité. C'est devenu au gros morceau au coeur même de l'identité nationale du peuple kiwi, ainsi qu'une manière d'honorer ceux qui sont tombés au combat, comme dans cette puissante vidéo des forces armées néo-zélandaises

Kia kaha Aotearoa

Les Maoris se voient traditionnellement comme les gardiens de leur territoire. Les protecteurs de la terre. Et du sang, il y en a eu au fil des siècles sur ces îles où plus d’un cannibale a fait ses dents. Pourtant, rien n’est plus barbare qu’un vulgaire suprémaciste.

Sois forte, Nouvelle-Zélande.Je sais que tu seras bienveillante envers les survivants de cette horreur. Comme partout, il y a des habitants d'une qualité humaine variable sur ce territoire, mais jamais je n'ai senti une vivacité plus grande que dans ce lieu parfois oublié des cartes géographiques tant il est unique. 

Soyons tous forts, peu importe d'où nous venons.

Tout dépend d'où nous allons, et de si nous y allons dignement.


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