Ah, les films de superhéros. Il y a des gentils, des méchants, et on sait à quoi s'en tenir. C'est rassurant, du moins pour les enfants. La vie est beaucoup plus nuancée, mais pourtant je regarde autour de moi et je vois des gens polarisés qui s'affrontent ces jours-ci dans une lutte dans le Jell-O à n'en plus finir, pour désigner qui est le gentil et qui le méchant de l'histoire. 

L’internet est involontairement le ring de boxe des idées simplifiées

Les débats sur l'appropriation culturelle dérapent sur tous les bords. Des hommes semblent dire qu'ils ne vont plus jamais se raser les couilles avec un rasoir Gillette parce qu'une pub fait écho au mouvement #MeToo. Cette publicité leur rappelle qu'ils peuvent faire une différence en faisant mieux, ce qui est pour eux un grand complot des fameuses féminazis. Certains veulent abolir les frontières, d'autres veulent construire des murs. Et il y a ceux qui veulent libérer les femmes voilées en les retournant dans leur pays tout en occupant militairement ledit pays qui va nous dire de retourner chez nous. On demande la laïcité, mais plusieurs exigent la catho-laïcité parce que «c'est notre patrimoine», mais détestent les subventions en culture...

Puis, il y a les extraterrestres avec un sens de l'humour bizarre comme moi, qui aimeraient que le crucifix de l'Assemblée nationale soit remplacé par un objet insolite, comme une Tour Eiffel en bâtons de popsicles (mon oncle en faisait de très belles pour aucune raison), ou encore par la règle en bois que tenait Michel Dumont dans les vieilles publicités de Nabob dans les années 80. Ça ferait un beau clin d'oeil patrimonial à l'époque de la strap, non?

Il faut beaucoup d'humour pour naviguer entre les intégristes absurdes qui nous entourent.

Le sandwich de la polarisation

J’appelle ça le sandwich de la polarisation. Je me sens souvent comme un morceau de baloney pris entre deux tranches de pain cheap, quand je prends le pouls de ce que pensent les gens des internets.

Peut-être que tout comme moi, vous vous sentez comme une simple tranche de baloney métaphorique prise entre deux toasts quasi dépourvues de substances nutritives.

J'aimerais souligner que ceci n'est pas du sandwich-au-baloney-shaming. C'était mon repas préféré quand j'avais 8 ans. Avec beaucoup de mayo et de moutarde qui débordent sur les côtés.

Alors qu'on aimerait penser que la mentalité de clocher a fait place à la nuance depuis des décennies, il m'apparaît qu'on est plus que jamais ancrés dans des mentalités sectaires bien définies. L'extrême gauche empiète sur la gauche, l'extrême droite empiète sur la droite.

L'extrême ambidextre se fait toujours attendre. Disons que la recherche de nuances n’est pas dans l’air du temps. 

Peut-on encore débattre sans tomber dans la diabolisation de l'un ni l'adulation de l'autre? L’actualité des derniers jours était si riche en manque de nuance, qu'il a mis en lumière la polarisation qui parfume notre époque d'une toxicité ambiante. 

Au-delà des mots-clics, des buzz words réducteurs, des insultes, des formulations préfabriquées (snowflakes, Incels, SJW, Angry White Men, et autres termes pas très #EnFrançaisSiouplaît), il existe un vaste dictionnaire de mots à assembler de mille et une façons pour définir ce qui nous entoure de manière originale et non sectaire.

Et si la réponse à tous nos problèmes se trouvait dans un entre-deux? Et si on essayait de voir la vie à travers le prisme de la nuance?

L’appropriation culturelle des dreads

Deux extrêmes s'affrontent dans ce grand combat poilu. 

Dans le coin gauche, une poignée de justiciers de la réparation historique dont plusieurs Blancs qui portaient peut-être des dreads teints au henné lors des manifestations du Sommet des Amériques.

Dans le coin droit, les racistes ordinaires, que j'imagine avec les cheveux en brosse, qui ont l'air d'avoir, dans le sous-sol de leurs parents, une otage à qui ils demandent de mettre de la crème hydratante au fond d'un puits comme dans Le silence des agneaux (ou pas). Sans oublier les suprémacistes chauves, qui se délectent du spectacle, en mangeant du popcorn dans les estrades.

Dois-je vraiment choisir un de ces camps?

Est-ce qu’il est possible de s’identifier à une culture qui n’est pas la nôtre et lui rendre hommage dans le respect sans l’exploiter à nos dépends, tout en écoutant respectueusement ce que les gens de ces communautés ont à dire afin de comprendre leurs diverses positions? Et d'ainsi, peut-être, en arriver à un genre de traité de paix sur le style capillaire qu'on choisit, dans la dignité relative? 

L’Arabie Saoudite en 30 secondes

Le rêve américain, je connais cette légende. Par contre, je n’entends jamais personne parler du rêve saoudien... Quoi que j'ai pas parlé à tout le monde. Qui rêve d’habiter une prison? (Outre les trop grands fans d'Orange is the New Black ou d'Unité 9.)

Et pourtant, dans la mer de commentaires dithyrambiques à l’égard de la réfugiée saoudienne (et nouvellement influenceuse) Rahaf Mohammed, on la blâme de venir d’un pays musulman, tout en la blâmant de vouloir venir ici se défaire des emprises de sa famille et de la religion. Deux grandes tendances s’affrontent encore là : le Canada est une passoire VS Bienvenue à tous. Au revoir, chère nuance. Ça aurait été un plaisir de te connaître. 

Gillette, t'as mis d'la brûme dans mes lunettes / T'as fait de moi un animal, Gillette

La publicité de la marque de rasoirs Gillette divise de manière tranchante si l'on se fie aux commentaires sur YouTube et dans les médias. Dans les faits, j'ai vu peu de vrais humains en chair et en os s'insurger. Au contraire, la réaction est plutôt positive.

Est-ce que la compagnie Gillette pourrait avoir elle-même provoqué cette controverse virtuelle en alimentant elle-même les réactions négatives de manière organisée, question de propulser le stunt en créant un clivage? Peut-être que oui, peut-être que non. 

Si ce n’était pas une stratégie et que toutes les réactions négatives d’hommes anonymes 2.0 en colère contre ce message étaient organiques, avons-nous là une vague de célibataires involontaires mal dans leur masculinité qui sortent de leur cachette?

C’est surréel de voir la disproportion de réactions négatives d'hommes fâchés sous la vidéo, pour un message qui se veut plutôt positif : vous êtes capables de faire mieux, on a besoin de vous, vous pouvez faire une différence! L’idée s’applique aussi à tous les humains. Comment inviter les hommes à s’élever plus haut peut-il choquer autant? Je vous gage que dans un univers parallèle dans un autre continuum espace-temps, la version féminine de cette publicité existe. La masculinité toxique existe. La féminité toxique n'est pas inexistante pour autant. 

Et puisque tout n’est pas blanc ni noir, on peut très bien apprécier le message de la publicité sans faire abstraction de l’hypocrisie des multinationales imparfaites qui tentent d'embellir leur marque. On l’a vu il y a quelques années avec les campagnes de Dove, qui a voulu laver son image en surfant sur le début de la vague du mouvement body positive et de la diversité corporelle. On n’est pas cons. On le sait qu'ils veulent vendre des gogosses. Mais vaut mieux aspirer à être une meilleure compagnie hypocrite qu’une pire, non? 

Il faut garder à l'esprit que les femmes se rasent sur une plus grande surface de leur corps que les hommes. Ça fait beaucoup de lames dans une vie. Les femmes sont aussi des clientes de Gillette, encore plus depuis une semaine. 

Ce n'est pas une guerre hommes-femmes. C'est une guerre contre les pains à sandwich. 

***

Celui qu’on méprise et celui qu’on envie n’ont droit qu’à des nuances différentes du même sentiment.

 - L’auteure québécoise Claire Martin que j’ai découverte en googlant des citations d’origines obscures sur le web.

***

Tout ceci est très biblique, au fond. Le bien versus le mal. Le paradis contre l’enfer. Dieu contre le yiâble. Nietzsche contre Claude Lafortune. Les maudits «enfants rois» versus les saperlipopettes de «dans mon temps». 

Rares sont les sujets qui ne polarisent pas l’opinion publique.

Les sacs bananes, les mom jeans et le retour de Passe-Partout polarisent 

Puis, il y a le débat à savoir si l’on vit dans une société matriarcale ou patriarcale. Je vais vous dire un secret : les deux coexistent et les deux me causent un problème constant de sandwicherie. 

Je suis une féministe (vous savez, ces gens qui croient ni plus ni moins en l'égalité?) et je n’aime pas l’expression culture du viol. Je crois en son concept, mais le titre est une catastrophe pour sa crédibilité. Il fait dévier un problème flagrant et réel de banalisation des violences sexuelles qui se veut beaucoup plus nuancé que son nom. Plus on utilise ce terme, plus ceux qui ont du mal à comprendre la notion de consentement nient le problème. On n'est pas sortis du bois... ni de notre sandwich. 

Des caricatures de nous-mêmes?

La caricature est un art qu'une poignée de gens aimeraient faire taire. Dans la vraie vie, par contre, ironiquement, je me demande si collectivement on se ne caricature pas de plus en plus en petits groupes, à force de chercher à mettre le bon hashtag sur tout? Il ne faudrait pas se réduire à devenir la plus simple expression de qui nous sommes. Rien de bon ne peut résulter d'une consanguinité intellectuelle d'idéologues sectaires, il me semble. 

On oublie si facilement que le plus intelligent est souvent celui qui sait qu'il ne sait pas tant de choses que ça, après tout. (Allô, Socrate. Ça va? Mouin, hein, bof, bof.) 

Le sens critique, ce phare qui éclaire notre quête de la vérité est la meilleure bouée pour ne pas se noyer dans un débat cuisiné sous vide.

Parce que la vérité, si elle existe, ne vit habituellement pas sur un pôle unique. Les bonnes personnes existent, mais elles peuvent parfois faire du mal. Les mauvaises personnes existent, et peuvent parfois faire du bien. 

Personne n'est parfait, et il nous arrive tous d'être un peu tranche de pain sur les bords. 

Je ne sais pas si les gens faisaient preuve de plus de nuances durant les siècles passés, mais je caresse le rêve qu’au moins l’avenir y fera une place. Je me doute bien qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura toujours des individus avec le courage d’imaginer plus d’options que deux idées extrêmes qui s’opposent.

Il faut juste qu'ensemble, on transcende le sandwich comme forme d'existence.

L'opinion à l'ère des émojis

Vite, il faut choisir quel émoji on utilisera pour réagir aux publications qui défilent sur le fil de nos réseaux sociaux. Fâché? Triste? Content? Amusé? Surpris? Vous arrive-t-il de vouloir en sélectionner plusieurs, voire toutes les réponses?

On est bombardés d’information, et on s’empresse de réagir à un texte sans l’avoir lu, ou même juste au titre ou à l’image en tête d'un article. J’ai particulièrement hâte de lire les commentaires de ceux qui ne me lisent pas.

L’idée n’est pas de demeurer dans le consensus. Au contraire, il faut prendre la position de se sortir de l’ignorance, en refusant le sandwich des idées préformatées qui vient en trio avec une liqueur et une frite.

Remettons en question nos certitudes et celles des autres, en gardant l'esprit ouvert. 

C’est fou, mais même une tête brûlée peut parfois amener des bonnes idées. Et des grands penseurs peuvent contribuer à amplifier des problèmes. 

Au fond, c’est simple: il faut juste se rappeler que c’est compliqué.


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