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10 ans après Dawson, qu'a-t-on fait pour éviter une autre fusillade?

Le 13 septembre 2006, l'impensable s'est produit au Collège Dawson, à Montréal. Muni d'une arme semi-automatique, un jeune homme y ouvrait le feu. Avant de la retourner contre lui, il avait tué la jeune Anastasia De Sousa et blessé 16 autres étudiants. Une décennie plus tard, comment s'est préparé le milieu scolaire pour mieux se protéger ou, mieux encore, pour tenter de prévenir de tels drames?

Un texte de Sophie-Hélène Lebeuf

Dans l'œil du cyclone, le Collège Dawson a consulté des experts en sécurité pendant presque deux ans.

Le Collège a acheté des caméras de surveillance aux technologies avancées, instauré des systèmes d'interphone par secteur et de verrouillage des locaux par l'intérieur, et révisé son plan de mesures d'urgence. « Ça nous a coûté un bras et une jambe! », s'exclame le directeur de l'institution, Richard Filion, qui évoque une facture approchant le million de dollars.

Pas question toutefois d'installer des détecteurs de métal à l'entrée du Collège. Les compagnies de sécurité américaines se bousculaient pour lui en vendre, explique la coordonnatrice aux communications de l'établissement, Donna Varrica.

Selon M. Filion, qui était en poste au moment de la tragédie, la prévention passe aussi par le partage des leçons apprises. Une conviction qui l'a mené « de Vancouver à la Nouvelle-Écosse, en passant par Toronto et les États-Unis » au cours des deux années qui ont suivi la fusillade.

Les autres écoles invitées à se préparer

En 2008, le coroner Jacques Ramsay recommandait que tous les établissements d'enseignement adoptent un plan d'urgence.

La Sûreté du Québec (SQ) et le Service de police de la Ville de Montréal, en collaboration avec le ministère de la Sécurité publique, ont d'ailleurs accompagné plusieurs institutions scolaires dans les mesures à mettre en œuvre.

Certaines écoles, par exemple à la Commission scolaire English-Montréal, se sont livrées à des exercices de confinement, comme le recommande d'ailleurs la SQ. Une pratique que certains ont contestée, estimant que cela générait un stress inutile pour les enfants. La Commission ne nous a cependant pas rappelés pour répondre à nos questions.

Invoquant la « sécurité publique », la Commission scolaire de Montréal a aussi refusé d'aborder la question.

Le devoir de vigilance

L'Assemblée nationale a de son côté adopté ce qui a été surnommé la loi Anastasia, en l'honneur de la victime de la fusillade. Entrée en vigueur en septembre 2008, elle interdit notamment d'entrer dans une institution d'enseignement ou une garderie avec une arme à feu.

Mais, comme le précise le ministère de la Sécurité publique, elle oblige aussi certaines personnes, dont les employés d'une institution d'enseignement, les chauffeurs d'un autobus scolaire et les responsables d'un club de tir, à « signaler aux autorités policières tout comportement d'un individu susceptible de compromettre sa sécurité ou celle d'autrui avec une arme à feu ».

Elle autorise également certains professionnels, dont les médecins, les psychologues, les conseillers d'orientation et les psychoéducateurs, à en aviser les autorités, en dépit du secret professionnel.

Dans la foulée de l'abolition du registre fédéral d'armes d'épaule, Québec a également adopté, en juin dernier, un projet de loi sur l'immatriculation des armes à feu. Le ministère de la Sécurité publique souligne que les policiers pourront notamment consulter le registre, qui devrait voir le jour en 2018, lors de leurs enquêtes et leurs « interventions préventives ».

Interrogé sur les mesures qu'il a mises en place pour prévenir un drame comme celui de Dawson, le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur cite de son côté la Loi visant à prévenir et à combattre l'intimidation et la violence à l'école.

Un enjeu qui trouve écho auprès du directeur du Collège Dawson, qui plaide pour une plus grande vigilance et assure que les comportements « déviants » sont sanctionnés.

Bien sûr, l'intimidation est en soi un problème important auquel il faut s'attaquer. Mais intervenir en amont peut aussi avoir des effets positifs à plus long terme. Des études recensées par le Centre international pour la prévention de la criminalité montrent qu'une majorité d'auteurs de tueries de masse commises dans des établissements d'éducation avaient été victimes d'intimidation à l'école.

Depuis la rentrée scolaire de 2013, les établissements d'enseignement doivent avoir un plan contre l'intimidation et la violence comprenant les règles de conduite, les mesures de sécurité et les sanctions disciplinaires.

La Fédération québécoise des directions d'établissement d'enseignement estime cependant que les ressources financières allouées par Québec ne sont « toujours pas à la hauteur des besoins ».

Des ressemblances avec le fanatisme religieux?

« Qu'un individu ait un problème existentiel tel qu'il pense à se donner la mort dans son sous-sol, c'est triste. Mais ce qui l'est plus encore, c'est qu'il entraîne d'autres personnes dans la mort en rejetant son mal de vivre sur une institution qu'il rend probablement coupable de son propre échec. Ce n'est pas un hasard si les écoles sont prioritairement prises comme cibles », juge M. Filion.

Mais ce type de violence s'est propagé de façon plus large dans la société, souligne-t-il, évoquant l'attentat commis par un loup solitaire sur la colline du Parlement, en 2014, ou ces jeunes, certains fréquentant le Collège Maisonneuve, qu'on croit partis faire le djihad en Syrie. Il y voit d'ailleurs des causes communes avec le drame qui a frappé son établissement.

« Les individus qui se radicalisent au point de passer à l'acte, que ce soit en épousant une idéologie extrémiste ou en commettant un attentat suicidaire [...] vivent un phénomène de rejet et de mal de vivre qui les coupe de la société des humains, estime-t-il. Ce rejet se traduit par un vide - existentiel, spirituel, c'est selon - qu'ils remplissent en se jetant dans les bras de l'extrémisme violent. »

La société en est rendue là, dit-il : réfléchir aux causes de cette violence et aux moyens de la prévenir.

Notons qu'en 2015 le gouvernement du Québec a adopté un plan de lutte contre la radicalisation à plusieurs volets, qui concerne plusieurs de ses ministères, dont celui de la Sécurité publique, celui de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur ainsi que celui de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion.

Miser sur l'éducation

Le « coup de tonnerre » qui a retenti en 2006 a amené le Collège Dawson à « donner une signification plus inspirante » à sa mission éducative, indique son directeur.

L'établissement, dont la clientèle de quelque 8000 élèves est multiethnique, a notamment mis sur pied un centre axé sur la paix et la non-violence, qui offre un certificat proposant par exemple des cours sur la médiation ou la résolution de conflits. Et pour ce 10e anniversaire, l'école a notamment invité le philosophe français Abdennour Bidar, auteur de la Lettre ouverte au monde musulman, dans laquelle il invite les musulmans à combattre l'extrémisme.

« On n'est pas juste une boîte à cours », affirme M. Filion. On est ici pour offrir les outils intellectuels qu'il faut pour affronter un monde de plus en plus turbulent. On forme des esprits avant de former des travailleurs. » Il importe de créer des liens au sein de la communauté étudiante afin que les jeunes ne s'isolent pas et ne soient pas séduits par l'extrémisme, plaide-t-il.

L'école ne peut pas tout faire, souligne-t-il. Mais sa mission éducative peut être guidée « par les valeurs de respect et d'inclusion, et j'oserais dire de fraternité », conclut-il.

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