Les pitbulls sont souvent perçus comme étant plus dangereux que tous les autres chiens. On les accuse d'être plus agressifs, plus imprévisibles, de mordre plus souvent et de causer des blessures plus graves. De part et d'autre, des groupes cherchent à condamner ou à défendre ces chiens, et font souvent circuler de fausses informations. 

Un texte de Bouchra Ouatik à Découverte

Pour départager le vrai du faux, nous avons consulté plus d'une centaine d'études scientifiques indépendantes provenant d'une dizaine de pays, sur des questions allant des statistiques de morsures à la morphologie des chiens, en passant par la génétique et le comportement.

On parle souvent, à tort, de la race pitbull. Le terme définit plutôt trois races de chiens de lignées différentes : le pitbull terrier américain, le terrier américain du Staffordshire et le bull terrier du Staffordshire. Selon des historiens, le premier a été utilisé dans les combats de chiens au 19e siècle, tandis que les deux autres ont plutôt été élevés pour des concours canins. Seuls les deux derniers sont considérés comme des races pures par les principaux clubs canins nord-américains.

Dans les années 1990, une autre race a vu le jour : l'American bully. Ce chien est très court sur pattes et musclé. Il n'est cependant pas reconnu par la majorité des clubs canins et son appartenance à la catégorie « pitbull » ne fait pas encore l'unanimité dans le domaine.

Les trois chiens de types pitbull sont physiquement différents les uns des autres. Le terrier américain du Stafforsdhire est le plus massif des trois, tandis que le bull terrier du Stafforsdhire est beaucoup plus petit et a une tête plus carrée que les deux autres. Leurs points communs sont une mâchoire carrée, une musculature bien définie et le poil court. On retrouve une variété de couleurs de pelage chez ces chiens.

Cependant, une dizaine d'autres races de chiens de divers pays ressemblent aux pitbulls. Ces chiens appartiennent généralement à la catégorie des molossoïdes. Parmi eux, on retrouve notamment des races européennes (dogue des Canaries, dogue de Bordeaux, dogue de Majorque, cane corso), des races américaines (bouledogue américain, dogue argentin), des races africaines (boerboel) et des races asiatiques (tosa inu).

La compagnie canadienne DNA My Dog est l'une des rares qui effectuent des tests d'ADN sur les chiens. Sa présidente, Mindy Tenenbaum, qui est aussi formée en médecine vétérinaire légale, explique que ces tests peuvent déterminer avec précision si un chien est un pitbull à une condition : il doit posséder de l'ADN terrier américain du Staffordshire ou de bull terrier du Staffordshire. Le pitbull terrier américain est exclu, car il ne s'agit pas d'une race reconnue par les clubs canins nord-américains.

« Il arrive souvent que l'on teste des chiens que l'on croit être des pitbulls, mais qui finalement n'en sont pas », souligne-t-elle. Elle ajoute que lorsque des attaques se produisent, la race du chien n'est identifiée que de manière visuelle, généralement par des policiers ou des témoins.

Elle souligne également que lorsqu'un chien est issu du croisement de deux races, il est difficile de l'associer à une seule race. « Si on croise un chihuahua et un labrador, est-ce plus un chihuahua ou un labrador? »

Des statistiques véhiculées par des groupes anti-pitbulls indiquent que les pitbulls seraient responsables de plus de 60 % des attaques graves. Cependant, ces chiffres comportent de nombreuses erreurs et ne recensent qu'une infime portion des attaques graves.

Il existe pourtant des études scientifiques sérieuses à ce sujet. La chercheuse en médecine vétérinaire Karen Overall, de l'Université de Pennsylvanie, a analysé toutes les études sur les statistiques de morsures, publiées à travers le monde, entre 1950 et 2000. Son constat : la race qui cause le plus grand nombre de blessures dépend de la région et de l'année étudiée. « En résumé, si les bergers allemands étaient populaires une année, il y avait plus de morsures de bergers allemands. Mais avec le temps, les blessures catastrophiques ont été de plus en plus souvent attribuées aux pitbulls, dit-elle. Pendant une époque, c'était les rottweilers. »

Dans les études que nous avons consultées, on constate aussi que dans plusieurs pays européens, ce sont les bergers allemands qui sont en tête, loin devant les autres chiens.

Au Canada, les chiens responsables du plus grand nombre d'attaques graves sont les huskys, les malamutes, les bergers allemands et les rottweilers.

Une chercheuse de l'Université du Manitoba a recensé toutes les morts causées par des chiens au Canada entre 1990 et 2007. Sur 28, 8 avaient été causées par des chiens nordiques, tels que les huskys et les malamutes. Trois personnes avaient été tuées par des rottweilers, et une, par un pitbull.

Le portrait est semblable au Québec où, depuis 30 ans, sur 7 morts causées par des chiens, 5 étaient attribuables à des chiens nordiques, 1 à un berger allemand, et 1 à un chien identifié comme un pitbull. Dans le dernier cas, la Ville de Montréal attend toujours les résultats d'un test d'ADN pour confirmer la race du chien.

Les morts causées par des huskys ou des malamutes ne surviennent pas toujours dans des régions nordiques. Au Québec, dans la moitié des cas, l'attaque a eu lieu en ville.

Dans une autre étude sur 287 cas d'hospitalisations d'enfants pour des morsures de chien à Edmonton, les rottweilers étaient en tête avec 29 % des morsures, suivi par les bergers allemands, les huskys, et finalement les pitbulls.

Les rapports d'hôpitaux ne contiennent cependant pas toujours de mention de la race du chien. Dans plusieurs études, entre 60 et 80 % des victimes n'étaient pas en mesure d'identifier la race du chien qui les a mordues.

« Lorsqu'une morsure sévère se produit, peu importe la race du chien, si ce n'est pas un golden retriever, la tendance est de l'étiqueter comme un pitbull, sans preuve, affirme Karen Overall. N'importe quel chien un peu grand et costaud peut tomber dans cette catégorie. »

Une étude texane avance que ces chiens sont 2520 fois plus à risque de tuer que les labradors. Cependant, les chercheurs ont obtenu ce chiffre en se basant sur le nombre de pitbulls enregistré auprès d'un club canin qui ne reconnaît pas les pitbulls terriers américains. Les auteurs utilisent également des chiffres provenant de groupes anti-pitbulls.

Pour évaluer si une race de chiens attaque de façon disproportionnée, il faut d'abord connaître la proportion de cette race dans la population totale des chiens. 

Certains experts tentent d'estimer le risque posé par les pitbulls en se basant sur le nombre de chiens enregistrés soit auprès des municipalités, soit auprès des clubs canins. Cependant, le pourcentage total de chiens enregistrés est très faible. À Montréal, par exemple, seuls 14 % des chiens sont enregistrés. De plus, certaines études soulignent que les propriétaires de pitbulls sont moins enclins à enregistrer leur chien que les propriétaires d'autres races. Cela peut donner l'impression que les pitbulls sont moins nombreux qu'ils ne le sont en réalité.

Quant au Club canin canadien, il compte 48 000 chiens enregistrés au Canada, dont 7500 au Québec. L'Association des médecins vétérinaires du Québec en pratique des petits animaux (AMVQ) estime qu'il y a plus d'un million de chiens au Québec. Cela signifie que moins de 1 % des chiens québécois sont enregistrés auprès du Club canin canadien.

Un des principaux mythes sur les pitbulls est qu'ils mordent avec plus de force que les autres chiens et que leur mâchoire se « verrouille ». Plusieurs études prouvent que c'est faux.

En effet, des chercheurs de l'Université Guelph, en Ontario, ont démontré que la force de la mâchoire du chien était directement proportionnelle à la taille du crâne, indépendamment de la race.

Le zoologiste Brady Barr, qui a réalisé une série documentaire sur les forces de morsures d'animaux pour National Geographic, a mesuré la force de divers chiens. Dans son expérience, le pitbull et le berger allemand avaient une pression de mâchoire presque égale, tandis que le rottweiler était une fois et demie plus puissant.

Il arrive que des pitbulls mordent si fort qu'il est presque impossible de leur faire lâcher prise. Cela peut cependant arriver avec n'importe quel gros chien lorsqu'il commet une attaque de prédation, souligne le Dr Godbout. Par exemple, en février dernier, en Oklahoma, un saint-bernard a mordu son propre maître si fort que la police a dû recourir à un pistolet taser pour qu'il lâche sa victime.

Le rapport de l'Ordre des médecins vétérinaires du Québec (OMVQ) sur les chiens dangereux présente un tableau selon lequel la mâchoire du pitbull serait trois fois plus puissante que celle d'un loup et presque aussi puissante que celle d'un requin. Cependant, ces données ont été prises de la thèse d'une étudiante au doctorat qui a elle-même trouvé son information sur un site d'éleveurs de bergers allemands, qui ne cite aucune source.

En réalité, il a été démontré que la mâchoire du loup est environ quatre fois plus puissante que celle d'un chien sauvage, et celles des requins, encore plus. À ce sujet, le président de l'OMVQ, Joël Bergeron, concède qu'il y a pu avoir des erreurs dans ces chiffres.

Bien que les pitbulls puissent infliger des blessures très graves, cela est comparable à ce que peuvent faire d'autres chiens de la même taille.

Nous avons consulté des dizaines de cas d'autopsies de personnes tuées par des chiens, et tous les gros chiens ont la capacité de défigurer et de mutiler des victimes. Dans les dernières années, des pitbulls, des bergers allemands, des rottweilers, des huskys, des labradors et des golden retrievers ont infligé des blessures extrêmement graves, voire mortelles. Un des cas les plus connus est celui d'Isabelle Dinoire, une Française qui a eu le visage arraché par son labrador alors qu'elle dormait, en 2005. Elle a été la première femme au monde à subir une greffe complète du visage.

Dans les attaques de pitbulls les plus médiatisées, on constate souvent que le chien a mordu sans donner d'avertissement, sans avoir été provoqué et qu'il s'est acharné sur la victime. Ce comportement correspond à une attaque de prédation et n'est pas propre aux pitbulls.

La majorité des chiens ont été sélectionnés pour avoir un instinct de prédation : les chiens de berger, les chiens de chasse, les terriers, etc. Cependant, lorsque cette prédation est dirigée vers l'humain, il s'agit d'un comportement anormal, quelle que soit la race du chien. Ces attaques peuvent être dues à une maladie mentale chez l'animal, explique le Dr Martin Godbout, qui traite de tels chiens. 

Le zoologiste James Serpell a recueilli depuis une dizaine d'années des données sur le comportement de plus de 30 000 chiens de 300 races différentes. Selon sa recherche, les chiens les plus agressifs envers les humains sont les chihuahuas, les teckels et les jack russell terriers.

Les pitbulls se classent dans la moyenne et sont moins agressifs que les bergers allemands et les dobermans. Par contre, en ce qui concerne l'agressivité envers les autres chiens, les pitbulls sont parmi les plus agressifs, derrière les akitas.

Deux autres études menées par des chercheurs de l'Université de Hanovre, en Allemagne, ont comparé le comportement des pitbulls et des golden retrievers. Bien qu'ils aient observé que les pitbulls étaient plus enclins à mordre dans une situation menaçante (par exemple, si une personne s'approche d'eux avec un briquet ou un bâton), les chercheurs ont noté que 95 % des pitbulls ont réagi de façon appropriée ainsi que 98,57 % des golden retrievers.

Les pitbulls sont issus du croisement entre deux chiens : le bouledogue anglais, un chien robuste utilisé dans les combats contre les taureaux et les ours, et le terrier anglais, un chien agile qui servait à chasser la vermine. Le pitbull a ensuite été sélectionné pour être agressif envers les autres chiens, afin d'être utilisé dans des combats au 19e siècle.

On croit à tort que si les pitbulls ont été utilisés dans les combats, c'est parce qu'ils ont un instinct naturel pour se battre jusqu'à la mort. Or plusieurs enquêtes sur les combats de chiens ont révélé les méthodes cruelles employées par les propriétaires de ces chiens afin de les forcer à se battre, même lorsqu'ils sont blessés.

Un des cas les plus médiatisés a été celui du joueur de football Michael Vick. Il a été arrêté en 2007 et condamné à la prison pour avoir géré une organisation de combats de chiens en Virginie. L'enquête a démontré que les chiens qui refusaient de se battre étaient pendus, noyés, électrocutés ou abattus.

Karen Overall a traité des dizaines de chiens rescapés des combats, et elle constate qu'ils sont généralement très craintifs devant les humains. « C'est un peu comme ce qu'on voit chez un enfant battu ou une personne qui a vécu un traumatisme », explique-t-elle.

Il est vrai qu'au 19e siècle les pitbulls étaient sélectionnés pour le combat. Les éleveurs reproduisaient ceux qui étaient le plus agressifs envers les autres chiens. Toutefois, à compter du début du 20e siècle, les pitbulls ont de plus en plus été élevés pour être des animaux de compagnie ou pour participer à des concours canins.

On croit souvent que le pitbull aurait malgré tout conservé un instinct inné pour le combat, tout comme un chien de berger aurait un instinct pour garder le bétail. Selon Karen Overall, qui aussi mené des études sur la génétique des chiens, cette perception est fausse.

Lorsque les éleveurs cessent d'élever une race de chiens en fonction d'un comportement particulier, celui-ci se dissipe. En effet, un chercheur en zoologie de l'Université de Stockholm, en Suède, a démontré que les chiens d'aujourd'hui ont peu en commun avec leurs ancêtres sur le plan du comportement. Après avoir analysé le comportement de plus de 13 000 chiens, il en conclut qu'« aucune relation n'a été trouvée entre le comportement typique des races et la fonction d'origine de ces races. » Il précise aussi qu'il y a d'importantes variations de comportement au sein d'une même race.

Plusieurs études ont démontré, par ailleurs, que le comportement d'un chien dépend beaucoup plus de l'environnement que des gènes.

« Même si un animal est né avec une prédisposition innée à l'agression, explique James Serpell, il n'aura pas nécessairement ce trait à l'âge adulte s'il n'est pas exposé à un environnement propice à stimuler ce genre de réactions, dès son jeune âge. »

Il est aussi impossible de prédire le comportement d'un chien à partir de son apparence, car les gènes qui déterminent les traits physiques ne sont pas les mêmes que ceux influant le comportement.

Le pitbull est un chien populaire aux États-Unis depuis plus de 150 ans. Au début du 20e siècle, des pitbulls ont soutenu des soldats durant la Première Guerre mondiale, ils ont été les mascottes d'équipes sportives, et certains ont tenu des rôles au cinéma.

Au cours du siècle précédent, de nombreux autres chiens ont été montrés du doigt comme étant des chiens à éliminer. Le berger allemand a longtemps été perçu comme un chien dangereux, car il était couramment utilisé comme chien de garde. En 1925, le magistrat de la ville de Queens, aux États-Unis, James Conway, sonnait l'alarme, comme le rapporte un article du New York Times de l'époque. Il écrivait que les bergers allemands étaient des « chiens sauvages » apparentés aux loups. Il leur reprochait d'être responsables de la majorité des morsures et disait : « Ces chiens doivent être bannis de la ville. » L'Australie a d'ailleurs banni les bergers allemands à compter de 1928, et ce, pour quatre décennies.

Au cours des années 1970 et 1980, les saint-bernards ont aussi été responsables d'un grand nombre d'attaques et ont tué plusieurs enfants. Ils étaient alors considérés comme des chiens d'attaque. En 1976, un chirurgien du Massachusetts, Robert Goldwyn, écrivait dans la revue scientifique Archives of Surgery que les saint-bernards étaient devenus « plus vicieux et imprévisibles que jamais auparavant ». 

Les recherches sur la génétique et les comportements menées durant les 50 dernières années démontrent qu'il n'y a pas de race de chiens fondamentalement dangereuse. Cependant, il existe des chiens dangereux.

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