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4 questions pour comprendre le mouvement indépendantiste en Catalogne

Les élections régionales du 27 septembre en Catalogne ont été transformées en vote sur la question nationale. Depuis quelques années, le projet indépendantiste a pris de la vigueur dans cette région du Nord-Est de l'Espagne, passant de mouvement marginal à idée de masse. Comment cette résurgence s'est-elle opérée ? État des faits.

Un texte d'Olivier Arbour-Masse

1. D'où provient l'idée d'indépendance pour le peuple catalan?

Les indépendantistes ne sont pas une espèce nouvelle en Catalogne. La région formait un pays souverain jusqu'à sa défaite militaire face aux troupes franco-espagnoles, le 11 septembre 1714. Depuis, l'idée de recréer un État catalan a continué d'exister. Elle s'est particulièrement répandue à partir de 2006.

Cette année-là, les Catalans ont approuvé par référendum leur nouveau statut d'autonomie, appelé l'Estatut, entériné par le gouvernement central et qui leur procurait plus de pouvoirs à l'intérieur de l'Espagne.

Or, « une campagne médiatique énorme contre l'idée de la reconnaissance de la nation catalane » s'est enclenchée à travers le pays, se souvient le politologue catalan Marc Sanjaume, joint à Barcelone.

Quatre ans plus tard, en 2010, le Tribunal constitutionnel espagnol a révoqué une partie de l'Estatut, privant notamment la Catalogne de sa désignation de nation. En réaction, plus d'un million de Catalans ont défilé dans les rues de Barcelone sous le thème « Nous sommes une nation, c'est nous qui décidons ». Le mouvement populaire était bel et bien lancé.

La crise économique de 2008, qui a frappé particulièrement violemment l'Espagne, a servi d'accélérateur à la mouvance indépendantiste. Les Catalans ont vu dans l'Espagne « un État qui ne marche pas économiquement », analyse M. Sanjaume, qui se définit lui-même comme un indépendantiste.

L'élection du Parti populaire du conservateur Mariano Rajoy à la tête de l'Espagne en 2011 a accentué les tensions avec la riche région du Nord-Est.

En 2012, M. Rajoy a refusé de négocier une entente fiscale plus avantageuse pour la Catalogne avec le président de la région Artur Mas, jusque-là considéré comme autonomiste, mais pas indépendantiste. Il s'agissait là de la « dernière chance » d'une entente avec la Catalogne, estime M. Sanjaume.

Depuis 2012, la fête nationale sert de tribune aux indépendantistes. Tous les 11 septembre, entre 1,5 et 2 millions de Catalans prennent la rue pour réclamer le droit de décider de leur avenir.

Malgré le climat de tension avec Madrid, Marc Sanjaume salue l'attitude bon enfant du mouvement indépendantiste, qu'il qualifie de « révolution des sourires ».

Rassemblement pour l'indépendance de la Catalogne Photo : Reuters/Albert Gea

2. Pourquoi organiser une élection référendaire... plutôt que de tenir un référendum?

Le premier choix du gouvernement catalan aurait été d'organiser un référendum sur l'indépendance comme celui tenu en Écosse en septembre 2014 ou encore ceux du Québec, en 1980 et en 1995. C'est d'ailleurs sur cette promesse que s'est fait élire Artur Mas en 2012, après avoir entendu l'appel de sa population et s'être converti au souverainisme.

Or, la Constitution espagnole prévoit que l'unité du pays repose sur l'ensemble des Espagnols. M. Mas a donc dû demander au Parlement espagnol l'autorisation d'organiser pareille consultation. Résultat : demande refusée au printemps 2014.

Fort de l'appui de quelque 81 % des 2,3 millions de Catalans ayant participé au processus consultatif, sans valeur légale, de novembre 2014, Artur Mas a choisi de déclencher des élections régionales hâtives et d'en faire un plébiscite pour l'indépendance.

Il a su, au terme des négociations parfois ardues, sceller une union en apparence improbable entre son parti de centre droit, Convergence démocratique de Catalogne, et le parti de gauche Esquerra Republicana de Catalunya. Pour ces élections, ils forment une coalition à laquelle se sont greffés des militants indépendantistes bien connus issus de la société civile.

Pour Ferran Mascarell, responsable des affaires culturelles au sein du gouvernement sortant, la primauté de la question nationale a permis d'unir ces deux partis aux profils bien différents.

« C'est très difficile de changer la réalité quotidienne des citoyens de la Catalogne sans avoir la pleine souveraineté. C'est impossible de trouver des solutions à nos problèmes sociaux, économiques, culturels et linguistiques sans trouver une solution à la question nationale », explique-t-il depuis Barcelone.

Le parti plus marginal Candidature d'unité populaire fait #également campagne pour l'indépendance, mais n'a pas rejoint la coalition, trop éloignée de ses idéaux d'extrême gauche.

Pour voir l'évolution de l'appui à l'indépendance catalane, cliquez ici.

3. Quelle est la réaction du gouvernement espagnol?

Le gouvernement espagnol discrédite les élections référendaires comme il le fait avec chacune des manœuvres indépendantistes depuis le début du processus catalan en 2012.

Pour le premier ministre Mariano Rajoy, le vote du 27 septembre n'est rien d'autre que des élections régionales de routine.

Son gouvernement a tout de même entamé, début septembre, une réforme judiciaire qui permettrait au Tribunal constitutionnel de suspendre rapidement Artur Mas s'il devait prononcer une déclaration d'indépendance.

M. Mas, tout comme deux autres membres de son gouvernement, fait déjà l'objet de procédures judiciaires intentées par Madrid pour sa participation dans l'organisation de la consultation populaire de novembre 2014.

La ligne dure adoptée par le parti de Mariano Rajoy envers les indépendantistes catalans augmente sa popularité dans le reste de l'Espagne, note Lluis Orriols, politologue et professeur à l'Université Carlos III de Madrid.

Au moment de publier cet article, le gouvernement espagnol n'avait pas donné suite aux demandes d'entrevue de Radio-Canada.

Les candidats aux élections Carme Forcadell, Raül Romeva, Oriol Junqueras et le président catalan Artur Mas forment une coalition indépendantiste. Photo : Reuters/Albert Gea

4. Qu'adviendra-t-il au lendemain de ces élections?

Le pari des indépendantistes est le suivant : s'ils remportent une majorité de sièges, ils enclencheront un processus de 18 mois durant lequel ils doteront la Catalogne de structures d'État (un ministère des Finances capable de percevoir des impôts et un ministère de la Défense, par exemple) et rédigeront la constitution d'un éventuel pays. Ils soumettront cette constitution au vote populaire et, si elle vient à être adoptée, proclameront l'indépendance.

Or, cette méthode pose problème aux yeux de Lluis Orriols. « C'est un non-sens, estime le politologue basé à Madrid. Ils disent qu'ils font l'équivalent d'un référendum, mais ils comptent les sièges et non les votes. Ce n'est pas comme ça dans un référendum. »

Les prévisions semblent confirmer ses craintes. Deux sondages publiés les 6 et 7 septembre donnent les indépendantistes majoritaires, mais prévoient qu'ils récolteront un peu moins de la moitié des voix.

« Le problème est surtout celui de reconnaissance internationale, renchérit le politologue Marc Sanjaume. Il n'y a aucun État prêt à reconnaître l'indépendance de la Catalogne. Ça, c'est le vrai problème ».

La démarche proposée par les indépendantistes sort des sentiers battus. Le Kosovo a certes proclamé unilatéralement son indépendance de la Serbie en 2008, mais c'était une décennie après une guerre sanglante.

« Dans un contexte de démocratie libérale, on n'a jamais vu ça, reconnaît M. Sanjaume. Mais d'un autre côté, au début du 20e siècle, il y avait 30 ou 40 États. Aujourd'hui, il y en a près de 200. Il y a plein de façons de créer un nouvel État. »

M. Sanjaume ne croit toutefois pas qu'une déclaration unilatérale sera prononcée. « Ça va se régler par le dialogue avec [l'Union européenne], Madrid et tous les acteurs impliqués. »

Lluis Orriols voit dans les élections espagnoles prévues en décembre une issue potentielle à l'impasse catalane... à condition que le gouvernement Rajoy soit défait.

« Si les socialistes forment le gouvernement, on pourrait en arriver à une nouvelle entente qui va satisfaire une partie des indépendantistes », lance le professeur.

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