« Les migrants haïtiens sont arrivés illégalement ». « Ils passent devant ceux qui attendent depuis des mois ». « Ils vont obtenir automatiquement le statut de réfugié ». Ces phrases circulent notamment sur les réseaux sociaux, depuis que des demandeurs d'asile affluent à la frontière. Mais reflètent-elles la réalité?

Un texte de Danielle Beaudoin

1. Les demandeurs d'asile haïtiens sont des migrants illégaux

C’est faux. Les nombreux demandeurs d’asile haïtiens qui arrivent des États-Unis ne sont pas des immigrants illégaux, précise l’avocat en droit de l’immigration Stéphane Handfield.

Ces personnes ont bel et bien franchi la frontière canadienne de façon irrégulière, en prenant le chemin du rang Roxham, près de Lacolle. Si elles s’étaient directement présentées au poste frontalier, les douaniers canadiens les auraient immédiatement refoulées aux États-Unis, en vertu de l’entente des tiers pays sûrs. Cette entente Canada-États-Unis fait en sorte que le migrant doit faire sa demande d’asile dans le premier des deux pays où il met les pieds. Donc, pour éviter d’être renvoyés immédiatement aux États-Unis, les immigrants haïtiens ont pris le chemin Roxham.

Dès qu’ils ont franchi la frontière, les immigrants haïtiens ont été pris en charge par les autorités canadiennes. Ils ne se sont pas enfuis; ce ne sont pas des clandestins ou des migrants illégaux. Ils sont entrés irrégulièrement au pays pour faire une demande d’asile, et le Canada va les entendre, tel qu’il est tenu légalement de le faire, en vertu de la Convention relative au statut des réfugiés et d’un jugement de la Cour suprême. Les demandeurs d’asile au Canada ne sont pas tous reconnus comme réfugiés, cependant ils doivent tous être entendus.

2. Ces demandeurs d'asile court-circuitent le système

Certains croient que les migrants qui traversent irrégulièrement la frontière à Saint-Bernard-de-Lacolle passent devant d’autres demandeurs qui attendent depuis déjà de longs mois.

Le premier ministre Couillard, dans un message diffusé sur sa page Facebook le 12 août dernier, a assuré que les demandes d’asile des gens arrivés par Lacolle seront traitées comme les autres, en vertu de règles strictes. Selon le premier ministre, il est faux de croire que le fait d’accueillir un réfugié fait « reculer » des demandes faites avant.Ce n’est pas ce que croit le Conseil canadien pour les réfugiés. Des demandeurs d’asile entrés par Lacolle pourraient passer avant d’autres qui attendent depuis plus longtemps, estime le Conseil. L’organisme rappelle que la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) a annoncé au début du mois d’août qu’une vingtaine d’agents allaient travailler exclusivement sur les demandes d’asile de ceux qui ont traversé clandestinement la frontière au Québec cet été.

Et ce n’est pas parce que le Canada accueille plus de demandeurs d'asile qu’il va diminuer le nombre d’immigrants économiques ou les demandes de regroupement familial. L’immigration et l’accueil de réfugiés sont deux processus complètement distincts.

3. Les demandeurs obtiendront tous le statut de réfugié, comme les Syriens accueillis par le Canada

C’est faux, martèlent les experts en immigration. Rappelons d’abord que les réfugiés syriens accueillis ces dernières années au Canada sont des réfugiés « réinstallés ». Ils ont été choisis par les Nations unies. Ils font leur demande d’asile le plus souvent à partir d’un camp de réfugiés. Ils sont donc sélectionnés avant leur arrivée au Canada, et ils sont parrainés par Ottawa ou par des groupes privés.

L’autre façon d’obtenir le statut de réfugié, c’est en faisant sa demande d’asile en sol canadien, comme le font les migrants arrivés à Lacolle. « Le fait d’entrer au pays de façon irrégulière ne procure aucun avantage », a rappelé récemment le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. Il existe des règles rigoureuses en matière d’immigration et elles s’appliquent à tout le monde, a-t-il rappelé.

Pour obtenir le statut de réfugié au Canada, le demandeur doit prouver que s’il retourne dans son pays d’origine, il sera persécuté en raison de sa race, son ethnie, sa religion, son orientation sexuelle ou encore pour ses opinions politiques. Le Canada refuse les demandes basées sur des arguments économiques, comme la pauvreté ou le chômage.

Il est donc à prévoir qu’une grande proportion de la vague de demandeurs d’asile haïtiens n’obtiendront pas le statut de réfugié, puisqu’ils ont fui leur pays pour des raisons économiques. Cela dit, chaque dossier est un cas d’espèce, selon Stéphane Handfield, avocat spécialisé en immigration, et il est faux de penser que tous les demandeurs d’asile haïtiens sont des réfugiés économiques.

Si les Haïtiens en provenance des États-Unis ont traversé en si grand nombre la frontière à Lacolle, c’est qu’ils croient qu’il suffit d’entrer au Canada pour être acceptés comme réfugiés. De fausses informations circulent à cet effet sur les réseaux sociaux. Pour régler ce problème, Ottawa a demandé à ses 13 consulats aux États-Unis de rétablir les faits sur le processus d’immigration au Canada.

4. Les réfugiés reçoivent plus d’argent que les retraités canadiens

C’est faux, selon les vérifications récentes faites par Radio-Canada. En 2016, au Québec, un retraité qui vit seul reçoit 1344 $ par mois, RRQ et Supplément de revenu inclus.

Quant aux réfugiés, ils reçoivent du gouvernement un soutien financier limité, quand ils en reçoivent un.Les réfugiés sélectionnés à l’étranger (comme les réfugiés syriens), parrainés par le gouvernement, touchent une allocation unique de quelques centaines de dollars pour leur installation. Ensuite, ils reçoivent l’équivalent des montants de l’aide sociale en vigueur dans chaque province et territoire. Au Québec, cela peut atteindre 628 $ par mois pour une personne seule. Ils touchent ce montant jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi, ou pour une période maximale d’un an après leur arrivée au Canada, peut-on lire sur le site d’Immigration Canada. Ils ont aussi accès à des soins de santé, dans le cade du Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI). Ce programme offre une couverture similaire à celle des régimes provinciaux d'assurance maladie (services hospitaliers, médicaux, de laboratoire, etc.)Quant aux réfugiés sélectionnés à l’étranger pris en charge par des groupes ou des individus (parrainage privé), ils ne reçoivent aucune allocation d’installation ni d’aide sociale. Ils ont cependant accès à la couverture du PFSI.

Les migrants qui font une demande d’asile en arrivant en sol canadien sont hébergés temporairement. Ils reçoivent le montant minimum de l’aide sociale en vigueur dans chaque province et territoire. Ils ont aussi droit à la couverture de soins de santé d'Ottawa (PFSI).Mais pour avoir accès à l’aide sociale et aux soins de santé, le demandeur d’asile doit franchir une étape importante du processus d’immigration. Il doit obtenir un document qui atteste que sa demande d’asile est recevable. En effet, le Canada peut déclarer irrecevable une demande d'asile si, par exemple, la personne a déjà le statut de réfugié dans un autre pays. En raison du nombre élevé de demandeurs, les agents d’immigration sont débordés, et cela peut prendre plusieurs semaines, sinon plusieurs mois, avant d’obtenir le document de recevabilité.

Le gouvernement québécois a décidé de donner l’aide sociale aux demandeurs d’asile, même s’ils n’ont pas le document de recevabilité. Une mesure saluée par le Conseil canadien pour les réfugiés. Le Conseil applaudit aussi la décision d’Ottawa d’ajouter des ressources supplémentaires pour traiter la recevabilité des demandes d’asile. Le Conseil canadien pour les réfugiés demande notamment à Ottawa de donner un permis de travail le plus rapidement possible aux demandeurs d’asile. Actuellement, des mois peuvent s'écouler avant que les demandeurs n'obtiennent ce permis. Le Conseil recommande au fédéral de donner automatiquement le permis de travail au moment où la demande d’asile est jugée recevable.

5. Les réfugiés sont une menace pour la sécurité du Canada

Ce n’est qu’un mythe, selon le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR). D’abord, la loi sur l’immigration et les réfugiés exclut les demandeurs d’asile, si le Canada a des raisons de croire qu’ils sont dangereux (par exemple, espionnage, terrorisme, grande criminalité, crime organisé ou violations des droits de la personne).Le demandeur d’asile doit subir des contrôles de sécurité du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Il doit passer des entrevues et on prend ses empreintes digitales. Il est peu probable qu’un individu qui veut commettre des actes violents s’expose à de tels contrôles de sécurité, croit le CCR.Depuis novembre 2001, les autorités canadiennes ont resserré les contrôles de sécurité. Les demandeurs d’asile doivent tous se soumettre à un contrôle de sécurité préliminaire dès leur arrivée au Canada « afin de veiller à ne pas conférer l'asile ou à ne pas permettre l'utilisation du processus d'octroi de l'asile pour entrer au pays aux personnes susceptibles de constituer une menace pour la sécurité au Canada », peut-on lire sur le site de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada.Depuis la mise en place de ces contrôles, les autorités canadiennes ont rejeté un nombre insignifiant de demandes pour des raisons de sécurité. Selon les chiffres compilés par le Conseil canadien pour les réfugiés, seulement 7 demandes sur 99 980, reçues entre 2003 et 2006, ont été écartées pour des problèmes de sécurité.Amnistie internationale note que même si un demandeur d’asile est considéré comme un criminel dans son pays, il arrive que ce ne soit pas le cas ici. Il peut avoir été incarcéré dans son pays en raison de ses opinions ou pour avoir dénoncé des violations aux droits de la personne.

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