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5 questions à Marie-Eve Bédard, notre envoyée spéciale en Irak

Intégrée à un convoi de l'armée irakienne, Marie-Eve Bédard a été l'une des rares journalistes à se rendre près de Mossoul, en Irak. À 3 kilomètres de cette ville stratégique, notre envoyée spéciale témoigne de la progression de troupes, des ravages de la guerre et des combats à venir dans un pays déchiré par les conflits et tiraillé par ses divisions. Entretien.

Un entretien réalisé par Ahmed Kouaou

Vous vous êtes rendue à Bartella, en Irak, et même au-delà, à 3 kilomètres de la ville de Mossoul, contrôlée par le groupe armé État islamique. Précisons-le tout de suite : vous êtes intégrée à des troupes de l'armée irakienne. Dites-nous comment ça se passe : dans quelles conditions effectuez-vous votre travail de journaliste?

Je vous dirais que c'est une demi-intégration avec les forces irakiennes. On ne passe pas toutes nos journées avec les soldats. Aujourd'hui [mardi, NDLR], on était avec les forces spéciales antiterroristes de l'armée irakienne. On s'était donné rendez-vous très tôt ce matin, parce qu'elles sont en mouvement constant tant qu'elles n'ont pas terminé le travail de reconquérir le territoire, elles se déplacent d'un village à un autre.

Aujourd'hui, vous l'avez dit, nous avons été à Bartella comme point de rencontre. Bartella qui est une ville qui a été reprise par les forces spéciales irakiennes, il y a maintenant trois jours. Elles poursuivent leur avancée jusqu'à l'orée de la ville de Mossoul. Chacune des unités qui participent à l'opération, une vaste opération pour reprendre la ville, a un territoire précis à reconquérir, avant qu'elles puissent, simultanément et de façon coordonnée, lancer un assaut final sur la ville de Mossoul.

La façon d'effectuer le travail [de journaliste] est un peu complexe par moments, parce que les communications ne passent pas très bien, mais ce sont des territoires encore très dangereux. C'est miné par endroits, il y a des traquenards qui ont été laissés partout derrière, malgré les endroits qui ont été repris par les forces sécuritaires irakiennes.

Donc, ce sont des secteurs où on ne peut pas s'aventurer comme à l'aveugle, à la découverte. Il nous faut des guides, des gens qui nous accompagnent, qui sont en mesure de nous dire par quelle route il est maintenant possible de circuler, là où il n'est pas possible de circuler.

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On le devine bien, dans un champ de bataille, vous devriez vous soumettre à des règles de sécurité et respecter certaines consignes préalablement établies. Vous ne pouvez pas, par exemple, vous déplacer à votre guise. Quelle est la marge de manœuvre de la journaliste dans ce contexte? Comment fait-on pour ne pas être victime de la propagande de l'armée irakienne? Pouvez-vous parler librement à des gens?

On peut parler librement aux gens qu'on croise maintenant dans les secteurs où il y a eu des combats, qu'on a visités. Il y avait très peu de gens, jusqu'à ce qu'on atteigne justement ces villages beaucoup plus près de l'entrée de la ville de Moussoul. On ne nous a pas imposé de restrictions dans les tournages qu'on a faits depuis le début.

Évidemment, il y a certaines mesures de précaution qu'on nous force à prendre. Souvent, ce sont des soldats qui sont énervés quand ils s'aperçoivent que des gens circulent comme ça dans les villages. Ils veulent s'assurer d'abord qu'il ne s'agit pas de combattants de l'État islamique qui auraient pu se dissimuler.

On a assisté à une évacuation assez massive de citoyens de certains des villages qui ont été repris aujourd'hui par les forces spéciales. Avant de les laisser monter dans des véhicules qui vont les escorter à l'extérieur des zones de combat pour ensuite être accueillis dans ces immenses camps qui ont été établis aux abords de la zone de combat.

On demande, par exemple, aux hommes de retirer leur chemise pour s'assurer qu'ils ne portent pas de vestes explosives. On fait une enquête sommaire, on leur pose quelques questions. Ensuite, il y a une enquête plus approfondie qui est faite par les peshmerga [combattants kurdes] qui contrôlent ce territoire, puisqu'il s'agit du Kurdistan irakien.

Donc, jusqu'ici, on a eu les coudées franches en ce qui a trait aux questions qu'on peut poser aux gens, mais dans une certaine mesure, en prenant quelques précautions avant d'aller à l'avant, au-delà de ces gens qu'on croise.

C'est évident que, quand on accompagne comme ça les forces armées, on est un peu à leur merci. D'abord, ils nous offrent une protection, parce qu'ils ont des armes, parce qu'ils ont des véhicules adaptés à la situation, au territoire. Donc, on n'a pas une indépendance complète, on n'est pas libres de nos mouvements, puisqu'il faut se déplacer dans ces convois.

On le disait, vous étiez à Bartella. Vous vous êtes même rendue plus loin, aux portes de Mossoul. Qu'est-ce que vous avez vu? Dans quel état avez-vous trouvé cette ville?

Tous les villages, toutes les villes, qu'on a parcourus au cours des derniers jours, une fois qu'ils ont été repris, libérés, si vous voulez, par les forces armées irakiennes, sont essentiellement, complètement détruits, anéantis, par les bombardements aériens de la coalition qui se poursuivent sur tout le territoire, mais aussi par les explosions de véhicules piégés, de véhicules bourrés d'explosifs du groupe armé État islamique.

Aujourd'hui [mardi], je vous donne un exemple : on a circulé dans un de ces petits villages où on a découvert, comme ça, dans une rue où il y avait une série de maisons, un char d'assaut dissimulé à l'intérieur de l'une de ces maisons. Le commandant que nous accompagnons, le major Salam, croit qu'il s'agit d'un char d'assaut qui a été ramené par les insurgés depuis le territoire syrien, à cause du modèle de char d'assaut. On avait creusé complètement le plancher de la maison pour dissimuler le char et son canon, de façon à pouvoir attaquer les forces irakiennes, au fur et à mesure qu'elles avançaient.

On a trouvé énormément d'armes, et puis, comme je vous le disais, le territoire est truffé d'engins explosifs sur la route qui mène à Bartella, qui est un peu le dernier point de contrôle au-delà duquel on ne laisse pas circuler les gens librement. Il faut nécessairement être accompagné par des gens de l'armée.

On a déterré déjà des dizaines et des dizaines de bombes artisanales qui étaient dissimulées tout au long de la route pour pouvoir les faire exploser de façon contrôlée. C'est un son qu'on entend fréquemment aussi quand on circule comme ça dans les villages. On entend des explosions qui ne sont pas forcément les fruits des combats, mais qui sont des déminages auxquels procèdent toutes les troupes au fur et à mesure qu'elles avancent pour sécuriser tout le territoire et permettre un déplacement plus simple, plus facile, au fur et à mesure qu'ils se massent autour de la ville de Moussoul.

C'est un tunnel qui fait environ 12 kilomètres et qui relie tout un chapelet de villages qui mènent jusqu'à l'entrée de la ville de Mossoul. Donc, il a permis aux combattants de prendre la fuite sans être détectés, mais aussi d'échapper aux bombardements aériens et aux attaques qui ont été lancées par les différents services de sécurité qui procèdent aux opérations militaires en ce moment.

Comment les terroristes du groupe État islamique ripostent-ils aux assauts? Est-ce qu'ils y opposent une farouche résistance, d'après ce que vous avez pu constater?

Farouche résistance... dans la mesure des armes qu'ils ont à leur disposition. L'arme la plus redoutable que les combattants du groupe armé État islamique ont, c'est les véhicules piégés, bourrés d'explosifs, à l'assaut des différents convois des militaires depuis plus d'une semaine. C'est une tactique qu'ils ont répétée : des dizaines et des dizaines de voitures comme ça, qui se sont attaquées aux convois avec des conséquences très graves.

Beaucoup de soldats ont été tués, des soldats, des peshmerga kurdes, des forces irakiennes. On arrive aussi souvent à neutraliser ces engins explosifs sur quatre roues, avant qu'ils puissent frapper. Souvent, on fait appel aux renforts de la coalition internationale à l'aide de frappes aériennes avant qu'elles [les voitures piégées] puissent atteindre les troupes.

Il y a aussi beaucoup de kamikazes aussi à motocyclette, qui vont au-delà des convois et, sinon, des kamikazes comme ça qui se lancent, dans un dernier geste de désespoir, au-delà des troupes. C'est cette tactique de la mort à tout prix qui fait peur aux soldats.

Je vous raconte une anecdote qui nous est arrivée aujourd'hui : le groupe armé État islamique s'est, vous vous souvenez, emparé de beaucoup d'équipements militaires qui appartenaient à l'armée irakienne quand ils ont envahi tout le nord de l'Irak, quand ils se sont emparés de la ville de Mossoul, en juin 2014. Et aujourd'hui, alors qu'on circulait à bord d'un des véhicules blindés des forces spéciales irakiennes, dans un secteur qui venait d'être repris, un point de contrôle d'une unité de l'armée irakienne a cru que notre voiture était une voiture piégée qui était sur le point de les attaquer. Alors ils se sont mis à tirer en direction de notre véhicule jusqu'à ce qu'un soldat, qui était à bord avec nous, sorte de la voiture, aille nous présenter en bonne et due forme pour qu'on puisse nous permettre de poursuivre la route.

Donc, la situation est très tendue. Et comme les arrières ne sont pas complètement assurés, on n'a pas pu sécuriser tous les villages, c'est une crainte qu'ont à peu près tous les soldats qui se déplacent sur le territoire et qui participent aux opérations.

État islamique, le règne de la terreur

Mossoul est sans doute une bataille importante. On parle même d'une bataille qui pourrait fédérer les différentes factions irakiennes. En quoi cette reconquête pourrait-elle être unificatrice?

Unificatrice, je vous dirais que c'est une version optimiste des choses. Pour une première fois, les forces irakiennes se battent aux côtés des forces kurdes, des peshmerga, dans des opérations concertées. Les lignes de front sont des lignes parallèles, chacune des unités a ses propres responsabilités, son propre territoire, mais il y a énormément de factions de la société irakienne qui participent à cette bataille.

Donc, la version optimiste des événements qui pourraient suivre cette reconquête de Mossoul, c'est que les divisions profondes qui existent dans la société irakienne entre les différents groupes ethniques, les différentes sectes, soient effacées par cette collaboration.

Mossoul, c'est une ville majoritairement sunnite, la population sunnite en Irak qui s'est soulevée avant l'arrivée du groupe armé État islamique. Ces mécontentements qu'il y avait face à un gouvernement qui est dominé par la majorité chiite, elle s'est sentie à l'écart, complètement négligée. C'est ce qui explique aussi pourquoi l'armée irakienne à l'époque, en 2014, ne s'était pas battue avec beaucoup de volonté, avec beaucoup de force pour contrer l'avancée du groupe armée État islamique.

À l'intérieur de la ville de Mossoul, on présume que d'anciens généraux, d'anciens dirigeants de l'armée de Saddam Hussein, qui avaient été écartés complètement de l'appareil sécuritaire après la chute du régime de Saddam Hussein, se battent aux côtés des combattants du groupe l'État islamique, en fait dirigent les opérations. Comment est-ce qu'on va pouvoir réconcilier tous ces gens-là? Parce qu'en ce moment, ce sont des frères qui se trouvent de part et d'autre de la ligne de front.

Il y a des combattants étrangers évidemment au sein du groupe armé État islamique, mais il y a beaucoup beaucoup d'Irakiens qui ont rejoint les rangs de l'organisation. Ces gens-là, pour le moment les experts croient qu'ils sont moins enclins à fuir vers la Syrie, qu'ils pourraient rester sur le territoire.

Le porte-parole des forces spéciales irakiennes nous disait l'autre jour que, pour le moment, on ouvrait la voie au pardon, qu'on distribuait des tracts à partir des avions militaires irakiens intimant à ces gens-là de se rendre, en disant : « Il vous reste encore du temps, mais très peu de temps, pour prendre la bonne décision, déposer les armes et rejoindre de nouveau la société irakienne. »

Est-ce que c'est un message qui va être entendu? Est-ce que le gouvernement de Haïdar Al-Abadi va faire suffisamment pour réparer un peu ces blessures très profondes des différentes communautés? Ça, c'est la grande question.

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