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8 questions à l'environnementaliste David Suzuki

« Nous nous fichons de nos enfants. Nous allons épuiser tout ce dont ils devraient jouir et ce qu'ils devraient expérimenter. » Environnementaliste réputé, David Suzuki nous parle de ses préoccupations pour l'avenir à la veille de la conférence de Paris sur le climat.

Une entrevue de Alain Crevier animateur de Second Regard

Généticien et écologiste de renom, David Suzuki anime l'émission de télévision The Nature of Things. Il dirige une fondation qui porte son nom et a écrit une quarantaine de livres.

1. Vous dites, au début de votre livre Lettres à mes petits-enfants, que le grand âge, c'est le moment le plus important de la vie. Comment est-ce possible, puisqu'on va mourir?

C'est pour cela que tout devient si important, si urgent.

Quand on devient un aîné, on ne recherche plus la célébrité, ni le pouvoir, ni même le sexe. Les aînés ont de la crédibilité parce qu'ils n'ont aucun objectif secret. Nous n'avons plus à jouer la comédie dans le but d'obtenir un emploi, une promotion ou une augmentation. Nous pouvons dire la vérité franchement. [...]

Nous avons fait des erreurs, nous avons essuyé des échecs et nous avons connu des succès. Nous avons beaucoup appris.

Pour moi, le moment le plus important, c'est de passer en revue ma vie, d'apprendre de cette vie, et ensuite de transmettre ce que j'ai appris sans craindre que quelqu'un se fâche quand je dis la vérité. Si quelqu'un se sent insulté, c'est son problème, pas le mien.

2. Oui, mais en même temps, j'imagine vos petits-enfants. Ils vous écoutent, ils savent ce vous avez fait et ils diront : « Eh bien, regardez la planète que vous nous laissez, c'est du gâchis, un véritable gâchis. »

En effet, c'est du gâchis. Vous savez, à travers l'histoire, les humains ont toujours espéré rendre le monde meilleur ou laisser un avenir prospère à leurs enfants. Mais nous savons, vous et moi, que le monde n'est plus du tout ce qu'il était quand nous étions enfants. [...]

Nous sommes en train de modifier les propriétés chimiques, physiques et biologiques de la planète. C'est pourquoi les scientifiques se réfèrent à notre époque comme étant l'Anthropocène, une époque géologique où l'influence des êtres humains est le facteur principal qui détermine les propriétés de la planète. Mais nous n'avons pas assez de connaissances pour le faire correctement.

3. Peut-on contrer l'inertie?

Souvenez-vous, en 1988, un candidat à la présidence des États-Unis disait : « Si vous m'élisez, je promets que je serai un président environnementaliste. » Savez-vous qui c'était? Georges H. W. Bush! Nous savons qu'il n'avait absolument aucune fibre écologique. Il a fait cette déclaration parce que les Américains avaient placé l'environnement en tête de liste de leurs priorités.

En 1988, Brian Mulroney a été réélu. Pour prouver que l'environnement était sa priorité, il a nommé ministre de l'Environnement son candidat-vedette, Lucien Bouchard.

J'ai interviewé Bouchard quatre mois après sa nomination. Je lui ai demandé : « Quel est le problème le plus important auquel est confronté le Canada aujourd'hui? » Il a répondu du tac au tac : « le réchauffement climatique ». J'étais impressionné! Je lui ai dit : « À quel point est-ce grave? » Il a répondu en ces termes exacts : « Il menace la survie de notre espèce. Nous devons agir maintenant. »

C'était en 1988. Les gens étaient inquiets. Puis, les entreprises ont commencé à injecter de l'argent pour dire : « C'est de la pseudoscience. N'y croyez pas. Les changements climatiques, c'est normal, cela arrive tout le temps. » Et ça a marché. Les gens se sont mis à dire : « Oh, j'imagine que les scientifiques ne sont pas encore sûrs, donc nous n'avons pas à nous inquiéter. »

C'est tragique, parce que nous avions une occasion en or. C'était le moment. Mais chaque fois qu'on présente un argument économique ou qu'il y a un ralentissement économique, les préoccupations environnementales sont immédiatement évacuées.

Quand M. Harper dit : « Nous ne pouvons rien faire pour réduire les émissions de gaz parce que cela va détruire l'économie », il élève l'économie au-dessus de cet air même qui nous tient en vie. C'est suicidaire!

4. Que répondez-vous à ceux qui disent : « Allons! C'est trop tard! De toute façon, c'est bien trop gigantesque pour que nous puissions y faire quelque chose. Nous n'avons pas l'argent nécessaire, nous perdrons nos emplois, notre économie va ralentir. Nous ne pouvons pas changer le monde. »

Quand le Japon a attaqué Pearl Harbor, est-ce que tout le monde a dit : « Nom de Dieu! Ils ont détruit notre flotte dans le Pacifique [...] Rendons-nous! »? Non. On n'a pas le choix.

Le problème, c'est que les obstacles ne sont pas technologiques, mais plutôt psychologiques. Nous nous sommes habitués à faire les choses d'une certaine façon. Nous ne pouvons pas imaginer comment les faire d'une manière différente.

5. Notre plus gros défi serait notre cerveau?

Oui. C'est l'esprit humain. Parce que c'est par l'esprit que nous voyons le monde. Nous le voyons à travers le prisme de nos valeurs et de nos convictions. Ce sont eux qui dictent notre comportement à son égard.

Maintenant, le plus intéressant : les gens qui sont venus dans cette région en premier, il y a plusieurs milliers d'années, appartenaient à une espèce exotique envahissante. Les humains n'étaient pas à leur place ici.

Quand ils sont arrivés, ils étaient émerveillés : « Wow! Regardez tous ces poissons, toute [cette abondance] ». Ils ont commencé à tout prendre comme des fous. Et, devinez quoi? Tout a commencé à disparaître même il y a des milliers d'années.

Si vous suivez le mouvement des populations sur la planète, vous pouvez constater une vague d'extinctions au fur et à mesure de leurs déplacements. Ils débarquaient et disaient : « Regardez ces oiseaux, ils n'ont pas d'ailes! » Et bang! On les tuait et on provoquait leur extinction.

6. Qu'avons-nous fait pour perdre ce sentiment d'humanité?

L'argent! Les gens ont toujours voulu prendre soin du monde pour leurs enfants. Nos enfants étaient tout pour nous. C'est pourquoi nous avions des familles. C'était pour avoir des enfants et espérer qu'ils aient un avenir meilleur et qu'ils réussissent mieux que nous. Ça s'est toujours passé comme ça.

Mais aujourd'hui, nous nous fichons de nos enfants. Nous allons épuiser tout ce dont ils devraient jouir et ce qu'ils devraient expérimenter. Nous allons tout épuiser maintenant parce que nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas le faire. Nous sommes en train de miner l'avenir de nos enfants.

7. Croyez-vous que nous pouvons ramener les questions de morale et d'éthique dans notre monde?

Nous devons le faire. Mais quand on fait des études d'économie à l'université, il n'est jamais question de moralité. Pour eux, ce n'est pas pertinent [...]. On ne se préoccupe que du moment présent. Tout est basé sur la notion de croissance à l'infini, ce qui est impossible, et la moralité n'y est absolument pas pertinente.

8. Mais vous croyez quand même que nous pouvons changer les choses?

Il le faut. Nous devons le faire.

On ne peut pas changer la nature. Quand on brûle du carbone, des combustibles fossiles, et qu'on rejette du carbone dans l'atmosphère, l'atmosphère se sature. On ne peut pas saturer encore plus l'atmosphère de nos émissions.

Mais il y a des choses, comme l'économie ou les marchés, qui ne sont pas des systèmes naturels; nous les avons inventés. Donc s'ils ne fonctionnent pas, s'ils ne s'intègrent pas, nous pouvons les changer.

Nous essayons toujours de changer la nature. Nous abattons nos arbres et nous disons : « Nous en ferons pousser plus vite. Nous continuerons à pêcher des poissons, mais nous ferons des superpoissons qui grandiront plus vite. » Franchement, tout cela n'a aucun sens.

Nous tentons toujours de faire en sorte que la nature réponde à nos besoins. Nous devons trouver un moyen de nous réintégrer à la nature pour nous permettre de vivre.

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