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À 17 ans, elle est le nouveau visage de la résistance des Palestiniens

Pour les Palestiniens et leurs partisans, son visage est celui d'une héroïne, un nouveau symbole de résistance. Pour beaucoup d'Israéliens, Ahed Tamimi, 17 ans, est « Shirley Temper », sobriquet dont la jeune fille a hérité en raison de vidéos devenues virales qui la montrent en train de s'en prendre à des soldats israéliens.

Un texte de Derek Stoffel, correspondant au Moyen-Orient de CBC News

L’interminable conflit israélo-palestinien s’est toujours défini grâce à des récits contradictoires. À l'ère des réseaux sociaux et des vidéos virales, la bravoure d'Ahed en a fait une vedette dans le monde arabe, et même au-delà.

La jeune Palestinienne aux cheveux blonds et aux yeux bleus a passé son 17e anniversaire dans une prison militaire israélienne, la semaine dernière, où elle attend, en compagnie de sa mère, son procès prévu le 13 février.

Elle est accusée d'une douzaine d'infractions, notamment d'avoir agressé un soldat.

Dans une vidéo du 15 décembre 2017, Ahed, vêtue d'une veste bleue avec un keffieh autour du cou, a affronté deux soldats israéliens armés, devant sa maison à Nabi Saleh, un village de Cisjordanie occupée par Israël.

On la voit pousser, frapper, gifler et donner des coups de pied à l'un des soldats, qui essaie de l’éviter, mais qui ne réagit pas. Ahed crie « Dehors! » et plus tard dans la vidéo, sa mère, Nariman Tamimi, s'implique aussi.

Ce n'est pas la première vidéo à mettre Ahed en scène. En 2012, des téléphones cellulaires l'ont captée en train de s'attaquer à un soldat israélien et de lui demander où se trouvait son frère, qui avait été arrêté par des soldats israéliens.

La famille Tamimi est bien connue dans les cercles internationaux qui soutiennent la résistance palestinienne à l'occupation israélienne, qui dure depuis un demi-siècle.

Chaque vendredi, les Tamimi sont habituellement sur les routes vallonnées de Nabi Saleh pour manifester contre la colonie israélienne de Halamish, à seulement 500 mètres. Ces manifestations se terminent souvent par des affrontements entre les manifestants et les forces de sécurité israéliennes.

« Nous sommes des combattants de la liberté, et nous continuerons à nous présenter devant notre ennemi en tant que combattants de la liberté », dit le père d'Ahed, Bassem Tamimi.

L’homme s’est investi presque toute sa vie dans l’opposition à l'occupation israélienne et participe à l'organisation des manifestations du vendredi. Arrêté à de nombreuses reprises, il a passé environ quatre ans dans des prisons israéliennes, y compris un séjour pour incitation à la violence.

Interrogé sur le rôle important que tient sa fille dans le mouvement de résistance, Bassem Tamimi répond qu'il se sent « fier ».

« Je suis inquiet. Je me sens triste. Je me sens aussi coupable », ajoute-t-il.

C'est la responsabilité de sa génération de mettre fin à l'occupation militaire, poursuit-il, mais ils n'y sont pas parvenus.

La colère d'Ahed dans la vidéo de décembre, selon son père, a été dirigée contre les soldats après que son cousin Mohammed a été touché au visage par une balle de caoutchouc. La vidéo aurait été prise environ une heure après la fusillade.

« Les soldats symbolisent la mort, les blessés et la souffrance, dit-il. Il l'a giflée à sa façon, en soumettant à ses yeux son uniforme et ses armes. Il l'a effrayée non seulement avec ses armes, mais aussi parce qu'il a tiré sur son cousin. »

Enquête sur « Pallywood »

La famille Tamimi est depuis longtemps sous la loupe des autorités israéliennes, qui craignent manifestement que leur activisme puisse nuire à l'image de l'État hébreu.

Tellement qu’en 2015, un ministre du gouvernement israélien a lancé une enquête parlementaire secrète sur les Tamimi afin de déterminer si les manifestations qu’elle organise sont bien réelles ou si la famille est payée pour envoyer ses enfants provoquer les soldats israéliens.

Michael Oren, député israélien et membre du gouvernement ainsi qu’ex-ambassadeur d'Israël aux États-Unis, a déclaré que cette enquête secrète visait à étudier « Pallywood », qu'il décrit comme « une industrie dans laquelle diverses entités palestiniennes financent des vidéos contre Israël, qui nous causent [...] des dommages stratégiques partout dans le monde en influençant l'opinion mondiale contre nous ».

M. Oren a déclaré à CBC News que l'enquête avait pour but de déterminer si les enfants « étaient choisis en raison de leur apparence ». « Ils s'habillaient comme des Occidentaux, dit-il, ils ne s'habillaient pas comme des enfants palestiniens de Cisjordanie. »

« Ils étaient envoyés pour provoquer les soldats de façon assez violente, en les mordant, en leur donnant des coups de pied, en les giflant afin de les faire riposter », ajoute le politicien israélien.

M. Oren affirme que son enquête n'a jamais abouti à une conclusion définitive.

La famille Tamimi qualifie quant à elle cette enquête secrète de « ridicule et stupide ».

« Elle n'a posé aucune menace réelle »

La vidéo de l’affrontement du 15 décembre a provoqué de vives réactions dans la société israélienne, certains affirmant que les soldats auraient dû réagir avec plus de force.

Les appels afin qu’Ahed Tamimi réponde de ses actes se faisaient de plus en plus vigoureux quand, le 19 décembre, les forces de sécurité israéliennes ont mené un raid avant l'aube dans la maison des Tamimi et ont arrêté Ahed et sa mère.

Quelques heures plus tôt, le ministre israélien de la Défense, Avigdor Liberman, avait déclaré : « Quiconque s'insurgera aujourd'hui sera arrêté ce soir même. »

Amnistie internationale a demandé la libération d'Ahed, affirmant que son arrestation est « indiscutablement disproportionnée ».

« En montrant l'attaque d'une adolescente sans arme sur deux soldats armés et portant des vêtements de protection, la vidéo est la preuve flagrante que l'adolescente ne représente aucune menace réelle », a déclaré la directrice adjointe de l’organisation pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, Magdalena Mughrabi.

L'arrestation d'Ahed a également braqué les projecteurs sur le traitement qu'Israël inflige aux enfants palestiniens en Cisjordanie occupée. L’organisme Défense des Enfants International pour la Palestine estime qu'environ 375 jeunes Palestiniens âgés de 12 à 17 ans ont été détenus par l'armée israélienne en 2016, souvent pour avoir jeté des pierres.

Military Court Watch, une ONG de Cisjordanie, a étudié les arrestations de 127 enfants palestiniens et a conclu que, dans 98 % des cas, ces arrestations se sont produites près des colonies israéliennes, que la plupart des nations, y compris le Canada, considèrent comme illégales en vertu du droit international, bien qu'Israël conteste ce point de vue.

« Si les politiciens en Israël décident de mettre 400 000 civils israéliens en Cisjordanie, a déclaré le cofondateur de Military Court Watch, Gerard Horton, et que vous donnez à l'armée le mandat de garantir leur protection, alors les tactiques employées par l'armée incluent généralement le refoulement et l'intimidation des villageois vivant à côté de ces colonies. »

Symbole puissant du nationalisme palestinien

Ahed est peut-être jeune, mais son visage figure maintenant dans l'art de rue palestinien qui orne la barrière de séparation avec Israël.

Une affiche avec sa photo a aussi été aussi placardée lors de récentes manifestations qui réclamaient sa libération à New York et à Paris.

Alors que certains Palestiniens l'ont critiquée parce qu'elle n'avait pas la tête couverte, elle est désormais bien connue partout en Cisjordanie et à Gaza.

« Je ne la connais pas personnellement, mais j'ai entendu parler d'elle », a déclaré Nadim Bargouthi, un étudiant de 16 ans de Ramallah, en Cisjordanie.

« Elle est plus un symbole pour nous, parce qu'elle a montré que les jeunes, les gens de notre âge, peuvent faire quelque chose pour la Palestine et la cause palestinienne. »

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