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À Québec, des musulmans inquiets des manifestations de haine

Depuis l'attentat de la mosquée, des musulmans de Québec se sentent de moins en moins en sécurité. Ces inquiétudes ne trouvent pas toujours d'écho chez les autres habitants de la capitale.

Un texte de Janic Tremblay, à Désautels le dimanche

Un des meilleurs moyens de tâter rapidement le pouls des membres de la communauté musulmane de Québec : prendre le taxi. Les chauffeurs originaires du Maghreb sont légion dans la capitale. Ce que certains ont à dire donne une bonne idée du désarroi que vivent ces gens depuis quelques mois.

« Je veux m’en aller »

Appelons-le Mourad. Il ne veut pas témoigner sous son vrai nom. Il ne veut pas être enregistré et encore moins photographié. Il accepte de parler de lui en conversant de manière informelle.

Mourad conduit un taxi à Québec. Il a quitté le Maghreb depuis quelques années et est venu s’installer directement dans la capitale, parce que la ville est juste de la bonne taille, ni trop petite ni trop grande.

Mourad manoeuvre aisément dans les rues de sa ville d’accueil. Mais probablement plus pour très longtemps.

« Tout d’abord, il y a eu l’attentat à la mosquée de Sainte-Foy. Et depuis, ça continue. La montée des groupes d’extrême droite, l’incendie de la voiture de Mohamed Labidi et il y a quelques jours encore, des milliers de tracts parsemés dans la ville qui associaient les lieux de culte musulman de Québec aux Frères musulmans, une organisation terroriste. C'en est trop », explique Mourad.

Il lorgne du côté de l’Ontario et de l’Alberta. « Mes amis qui sont là-bas me disent qu’on ne les regarde pas de travers en raison de leur religion. On me jugera donc pour ce que je suis et avec un minimum de chance, je pourrai même travailler dans mon domaine, ce qui n’a pas été possible ici. Mais surtout, je n’aurai plus peur pour ma famille. »

« Les choses ont changé »

Cas isolé? Il semble bien que non. Omar est né au Maroc. Cela n’a pas été facile de venir s’installer au Québec pour cet enseignant en mathématiques, qui conduit maintenant un taxi depuis 12 ans.

Il dit que les choses ont changé au fil du temps à Québec et qu’on étiquette tous les musulmans comme des terroristes.

Azzedine Soufiane, le propriétaire de la boucherie hallal qui a perdu la vie lors de l’attentat de la mosquée de Sainte-Foy, était un ami personnel. Sa mort a bouleversé toute la famille.

« Si ça continue comme ça, on va quitter, c’est certain. J’ai peur pour ma petite fille. Je ne suis pas paranoïaque, mais ce qui est arrivé dernièrement avec la voiture de M. Labidi qui a été brûlée, cela veut dire que des individus ont fait des recherches, ont trouvé où il habitait », raconte Omar.

« Il y a un déni ici »

Rachid Raffa est une figure de proue de la communauté musulmane de Québec. L’intellectuel d’origine algérienne est installé dans la capitale depuis 42 ans. Selon lui, la province et la ville de Québec sont en pleine dérive.

Au lendemain de l’attentat qui a fait six victimes à la mosquée de Sainte-Foy l’hiver dernier, les veillées à la chandelle, les manifestations et les milliers de témoignages de solidarité lui ont fait croire que les choses allaient s’améliorer pour les musulmans.

Aujourd’hui, il déchante. « La sympathie des Québécois était bien réelle. C’est le Québec tel qu’on l’aime et qu’on le vit au quotidien. Mais, paradoxalement, cette tuerie a permis à des groupes racistes et antimusulmans d’émerger au grand jour de manière ostentatoire, et j’ai l’impression que l’opinion publique accepte maintenant qu’ils font partie du décor. »

Il montre du doigt La Meute, les groupes comme Atalante, les Soldats d’Odin, la Fédération des Québécois de souche et d’autres groupuscules qui ne se gênent plus pour faire des sorties publiques et même des rondes de surveillance contre les étrangers et les personnes qu’ils jugent indésirables. Tout ceci dans l’indifférence quasi générale, selon Rachid Raffa.

Compte tenu de tout ce qui se passe au Québec depuis quelques années, Rachid Raffa pense maintenant qu’en 1975, lors de son arrivée au Canada, il a choisi le mauvais aéroport et qu’il aurait dû poursuivre sa route jusqu’à Toronto ou vers l’Ouest canadien.

« Je reçois souvent des demandes d’informations de la part de Maghrébins qui veulent immigrer au Canada. Je leur réponds de venir à Montréal, d’apprendre l’anglais et d’aller s’installer ailleurs! J’ai des amis qui l’ont fait, et ils vivent heureux dans la plus grande indifférence des autres citoyens. Des francophones qualifiés qui se retrouvent ailleurs. C’est un constat d’échec. Cela me brise le cœur », dit Rachid Raffa.

« Pas plus racistes qu’ailleurs »

L’extrême droite, Maxime Fiset connaît bien. Fondateur de la Fédération des Québécois de souche, il a renié son passé de skinhead néonazi et a complètement retourné sa veste.

Il travaille maintenant au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. Il a lui-même reçu des menaces quant à son intégrité physique.

Il soutient que les gens de Québec sont peut-être plus conservateurs, mais pas plus racistes qu’ailleurs.

Cependant, selon lui, la réputation de la ville a peut-être pu convaincre des partisans de l’extrême droite de se regrouper ici et de fonder des groupes qui affirment leur présence de façon marquée.

« Après le 29 janvier [jour de l’attentat contre la mosquée], on aurait pu avoir une sorte d’éveil de conscience collectif. C’est le contraire qui s’est produit. La société est plus polarisée. Nous avons reçu 180 demandes d’information de la part de citoyens de partout dans la province depuis le début de l’année, et près des trois quarts proviennent de la capitale. »

Selon Maxime Fiset, environ 60 000 personnes sont abonnées aux groupes québécois de droite et d’extrême droite. « Mais il ne faut pas confondre membres et abonnés. Il y a beaucoup de curieux, de journalistes, d’opposants, de faux profils ou de gens qui ont été ajoutés par d’autres sans le savoir. Le noyau dur est plutôt de 10 000 personnes. Néanmoins, c’est tout de même préoccupant, car ces dizaines de milliers de curieux pourraient constituer un bassin de recrutement important. »

Maxime Fiset dit constater une escalade des propos haineux, virulents et violents sur les médias sociaux. En particulier depuis la manifestation de Charlottesville, aux États-Unis, il y a quelques semaines.

« Le climat s’est dégradé »

Sébastien Bouchard a été un des instigateurs de la grande vigile de solidarité qui a attiré 15 000 personnes au lendemain de l’attentat contre la mosquée de Sainte-Foy.

Il dit lui aussi d’emblée que la grande majorité des habitants de la région de Québec sont des gens tolérants. Mais, du même souffle, il affirme que le climat s’est dégradé depuis quelques mois.

Comme d’autres, il montre du doigt les radios de Québec, qui entretiennent le brasier. Il tente de se mobiliser avec d’autres acteurs de la gauche, notamment en initiant des activités multiculturelles.

Il reconnaît que ce n’est toutefois pas facile. Beaucoup de fausses informations circulent sur le compte des musulmans et des minorités. La tâche est particulièrement ardue. C’est un grand défi démocratique, dit-il.

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