Au lendemain de la mort d'Aaron Driver, un sympathisant du groupe armé État islamique (EI) qui a été tué dans une confrontation avec la police alors qu'il s'apprêtait à commettre un attentat en Ontario, les défenseurs des libertés civiles et de la sécurité publique ne s'entendent toujours pas sur la définition de « surveillance raisonnable ».

James Bezan, député manitobain et porte-parole conservateur en matière de Défense nationale, croit qu'Aaron Driver serait encore vivant si des accusations avaient été portées contre lui lorsqu'il a été arrêté à Winnipeg l'an dernier.

« Il aurait dû être arrêté et accusé de promotion du terrorisme, déclare M. Bezan. Nous sommes très chanceux que les autorités policières aient été capables d'intervenir avant qu'il mette en oeuvre son complot terroriste. »

Aaron Driver était surveillé par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) depuis octobre 2014 pour des activités suspectes dans les réseaux sociaux. Il a été arrêté en juin 2015, puis libéré sous réserve de rigoureuses conditions. Même s'il n'avait été accusé d'aucun crime, son avocat ainsi que la Couronne s'étaient entendus pour signer un engagement à ne pas troubler la paix pour que les autorités fédérales puissent limiter ses mouvements.

À l'époque, les restrictions qui avaient été imposées à Aaron Driver avaient été fortement critiquées par plusieurs défenseurs des libertés civiles, dont Michelle Falk.

En dépit de la tournure des événements, elle croit encore que les restrictions étaient déraisonnables. « Il s'agit encore d'une situation préoccupante en matière de droits de la personne », dit Michelle Falk.

Pour Mme Falk, si on accepte d'imposer des restrictions à quelqu'un qui n'a pas enfreint la loi, la même logique pourrait être utilisée pour incarcérer des communautés entières qui sont plus à risque de commettre des crimes à cause de leur situation socioéconomique. « Ça va à l'encontre des droits fondamentaux accordés à tout citoyen canadien », affirme-t-elle.

Mesures inefficaces?

Selon plusieurs experts en sécurité et en radicalisation, le fait qu'Aaron Driver ait pu planifier une attaque terroriste malgré un engagement à ne pas troubler l'ordre public démontre l'inefficacité de cette ordonnance face à des individus à l'idéologie extrémiste.

Les conditions imposées à Aaron Driver lui interdisaient d'utiliser un ordinateur ou un téléphone cellulaire à partir de sa résidence de Strathroy, dans le sud-ouest de l'Ontario, de même que de posséder des explosifs.

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) reconnaît que le jeune homme n'était pas surveillé constamment par les autorités et que seuls les renseignements transmis par la police fédérale américaine (FBI) l'ont aiguillée sur ses plans.

L'historien en services de renseignements, Wesley Wark, estime que le cas d'Aaron Driver représente l'échec de cette ordonnance.

L'engagement à ne pas troubler l'ordre public n'a eu aucun effet dissuasif sur Aaron Driver, estime M. Wark, soulignant que le jeune homme a même pu en enfreindre certaines conditions.

« Cette affaire rappelle que les engagements à ne pas troubler l'ordre public sont faillibles et qu'un examen attentif sera toujours nécessaire avant de décider de les imposer au lieu de chercher à obtenir une condamnation au criminel », soutient le professeur à l'Université d'Ottawa.

Lorne Dawson, professeur de sociologie à l'Université de Waterloo, affirme pour sa part qu'avoir recours à une telle ordonnance est « quelque peu banal ».

« C'est très difficile de déterminer si l'intervention accomplira un résultat positif ou négatif », expose le codirecteur du réseau canadien de recherche sur le terrorisme, la sécurité et la société (TSAS).

Surveillance ou réadaptation

Le père d'Aaron Driver, qui a avoué être surpris que son fils a été libéré après son arrestation en juin 2015, dit que les restrictions imposées à son fils n'ont pas eu les résultats qu'il aurait espéré.

« J'aurais voulu qu'il soit obligé de suivre un programme de counseling pour l'aider à changer son parcours, dit Wayne Driver. Mais ça ne s'est pas produit et les choses sont passées de mal en pis. Il s'est replié sur lui-même, il était toujours seul. Il refusait de socialiser avec nous, même quand nous vivions sous le même toit. »

Le sociologue Lorne Dawson se dit favorable à ce que les juges puissent imposer un programme de réadaptation à un suspect. Le TSAS oeuvre de concert avec le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, afin de mettre sur pied un bureau canadien de lutte contre la radicalisation afin de financer et coordonner un tel programme.

Lorne Dawson indique que des pays comme le Royaume-Uni et le Danemark ont une longueur d'avance sur le plan de la prévention.

« Nous avons plusieurs années de retard là-dessus », a reconnu le ministre Goodale jeudi, ajoutant qu'Ottawa avait du pain sur la planche en matière de sensibilisation.

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Une caméra de sécurité montre quelque chose d'extraordinaire





Rabais de la semaine