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Affaire Rozon : le bureau parisien de Juste pour rire en péril

À la suite du scandale impliquant le fondateur du groupe Juste pour rire, Gilbert Rozon, le bureau parisien de l'enseigne montréalaise pourrait prochainement fermer ses portes, quelques mois seulement après l'acquisition remarquée d'un théâtre dans la capitale française. Une telle annonce a été faite à la quinzaine d'employés de la branche française.

Un texte de Romain Schué

« Dès janvier, la direction de Paris, qui a eu une consigne venant de Montréal, nous a réunis et a informé tous les employés que le bureau allait fermer, avec des vagues de licenciements en deux temps », explique une employée, dont l’entente avec Juste pour rire France arrive à échéance en mai.

Comme quatre autres de ses collègues, cette cadre de l’entreprise a ensuite reçu à son domicile, fin février, une lettre recommandée notifiant son licenciement pour motif économique. Un préavis de trois mois leur a été donné, mais ces derniers n’ont pas à se rendre dans les bureaux, situés dans le 11e arrondissement, en face de la place de la Bastille.

Ce récit a été confirmé par plusieurs membres de Juste pour rire France, interrogés par Radio-Canada. Tous ont requis l’anonymat, afin de ne pas connaître de difficultés pour retrouver un emploi dans ce milieu.

« On est vraiment des victimes collatérales. On est en colère », clame une autre employée, qui a elle aussi reçu cette lettre de licenciement que Radio-Canada a pu consulter.

Un « flou »

Alors que Juste pour rire a conclu une entente, en mars, avec les Américains d’ICM Partners et le Canadien Howie Mandel pour la vente de l’entreprise fondée en 1983 par Gilbert Rozon, ces derniers avaient mentionné, par voie de communiqué, « que les équipes en place à Montréal [...] demeureront ».

Rien n’avait cependant été précisé pour la filière française du groupe, dont les employés ont appris leur départ avant l’officialisation de cette vente.

Contacté par Radio-Canada, le directeur de Juste pour rire France, Olivier Peyronnaud, n’a pas voulu émettre de commentaires, soulignant être lui aussi dans « le flou », avant de nous diriger vers la direction montréalaise et de nous indiquer qu’il serait davantage en mesure de parler « en mai ».

Malgré plusieurs relances, Juste pour rire Montréal n’a pas réagi directement à ces licenciements, expliquant dans un premier temps devoir « valider » des informations avec les nouveaux acheteurs.

« Le groupe d'investisseurs analysera la situation et prendra des décisions en temps opportun », a ensuite assuré, par courriel, la porte-parole de Juste pour rire, Anne Dongois, tout en mentionnant ne pas avoir « de réponses plus précises [...] pour l’instant ».

« Un sentiment de dégoût »

Unanimement, ces employés français de Juste pour rire dénoncent le silence et le manque d'explications du groupe depuis l’automne 2017 et les allégations d’agression et d’inconduite sexuelles visant Gilbert Rozon.

Seule consigne transmise en fin d’année passée : « attendre, rassurer nos artistes à Paris et continuer de travailler », a-t-on raconté à Radio-Canada, tout en soulignant « qu’on méritait un peu plus de considération », après l’annonce, jugée brutale, de leur licenciement.

Une autre cadre qui a connu un sort identique, une habituée elle aussi du milieu artistique, abonde dans le même sens. « Choquée » par les révélations découvertes dans les médias, elle a eu pour seul mot d’ordre « de ne rien changer ».

« Pourtant, tout le monde s’interrogeait, y compris des artistes qui ne voulaient pas être associés à ces scandales. Mais jamais, avant cette histoire, on nous a parlé d’une possible fermeture », explique-t-elle.

Assurant « ne pas compter leurs heures » et « travailler dans l’ombre », ces salariés regrettent d’avoir « subi les conséquences » de cette affaire. « Il y a un sentiment de dégoût », décrit une membre du groupe.

La « société mère canadienne » a arrêté son soutien

Pour justifier ces licenciements, la branche française évoque, dans cette lettre de licenciement, des difficultés économiques. Un résultat négatif d’un million d’euros (1,55 M$ CA), pour 2017, y est mentionné, tout comme un budget estimé, pour 2018, à - 700 000 euros (- 1,1 M$ CA).

Ces chiffres n’ont rien de nouveau. En 2016, la société a dû faire face à un résultat négatif, avant impôt, d’environ 828 000 euros. En 2015, il était de - 788 000 euros.

Comme l’indiquent ces lettres de licenciement, la « société mère canadienne » se chargeait par le passé de « soutenir » financièrement son bureau parisien, ouvert au début des années 1990 par Gilbert Rozon. Celle-ci, précise ce document, « n'est plus en mesure » de le faire.

Des artistes ont quitté Juste pour rire

Avant ce scandale, rien ne faisait pressentir un tel revirement, selon le personnel en interne. « Un arrêt n’était même pas imaginable, on travaillait sur des budgets allant jusqu’à 2021 », a-t-on souligné à Radio-Canada. « La plupart de ces budgets étaient même validés en amont par la maison mère », ajoute-t-on.

Ces « graves difficultés économiques et financières », telles que décrites dans ce texte, ont par ailleurs été accentuées directement par les révélations de l’automne dernier. Deux humoristes, Alex Vizorek et Roman Frayssinet, ont décidé de prendre leurs distances avec l’entreprise.

Le représentant de ce dernier, Lamine Chetoui, a confirmé à Radio-Canada cette information. Ne souhaitant plus se prononcer sur ce sujet, il a renvoyé vers un message publié à la fin d'octobre sur la page Facebook de cette valeur montante de l’humour en France.

« [Gilbert Rozon] a puni ses employés lui-même. Il m'a puni moi et il a puni le public », a écrit, dans un commentaire, celui qui se produit régulièrement sur les scènes montréalaises.

Ce dernier ne voulait pas s’« associer de proche ou de loin à des comportements si profondément éloignés de [ses] valeurs ».

Un bureau qui a lancé Foresti et Dubosc

Après avoir notamment lancé les carrières de Florence Foresti et Franck Dubosc, cette filiale française était chargée par exemple d’organiser les tournées des artistes québécois à Paris, à l’instar de Rachid Badouri qui vient de présenter Badouri rechargé à l’Alhambra, une salle du 10e arrondissement.

Différents spectacles et pièces de théâtre ont également été lancés directement par Juste pour rire France, et de nombreux artistes se produisaient régulièrement à Montréal.

« On pouvait se charger de produire entièrement un spectacle, de trouver des salles, de faire la promotion des artistes, la stratégie commerciale et parfois de louer des appartements », détaille une employée.

Stéphane Rousseau, Charles Trenet, Gregory Charles, Anne Roumanoff, Laurent Ruquier ou récemment Arturo Brachetti ont eux aussi travaillé avec ce bureau parisien.

Le Théâtre du 13e Art vendu

Si l’avenir du bureau parisien semble à ce jour menacé, celui du Théâtre du 13e Art reste quant à lui en suspens.

Inauguré en septembre dernier, ce complexe d’environ 900 places, installé dans un centre commercial du 13e arrondissement, avait nécessité un investissement d’environ 15 millions d’euros (23 M$ CA).

Selon nos informations, cette enceinte culturelle est incluse dans la vente du groupe, mais aucune information concernant son utilisation future ne nous a été communiquée. D'après le site Internet du théâtre, aucune programmation n’est actuellement prévue à la suite du mois de juin.

« Le théâtre de Paris restera ouvert », a simplement confirmé Juste pour rire.

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