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ALENA : l’industrie du camionnage reste vigilante

Les négociations difficiles entre les États-Unis, le Canada et le Mexique pour renouveler l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) mettent un peu tout le monde sur les nerfs dans les différentes industries qui en bénéficient. Les camionneurs québécois, qui traversent par milliers la frontière tous les jours avec des produits qui s'échangent sans droit de douane, restent particulièrement aux aguets.

Un texte de Vincent Champagne

« J’aimerais ça avoir une boule de cristal pour vous répondre intelligemment, mais je ne sais pas du tout ce qui va arriver », lance le propriétaire de trois entreprises de transport, Pierre Aubin.

« En ce moment, ça ne nous donne rien de faire des plans, on ne sait rien! » ajoute-t-il, sans exprimer, toutefois, de grandes inquiétudes.

Au sein de ses trois entreprises, dont L’Express du midi, qu’il dirige depuis presque 37 ans, il emploie 115 chauffeurs, dont environ le tiers traverse aux États-Unis chaque jour. « Ça représente facilement la moitié de notre chiffre d’affaires », affirme M. Aubin.

En 2016, 10,9 millions de mouvements de camions dans les deux sens ont été enregistrés aux postes-frontières entre le Canada et les États-Unis, indique Transports Canada. Il s’agit du nombre le plus élevé de camions ayant franchi la frontière depuis 2008.

La valeur des échanges commerciaux effectués par camions entre le Canada et les États-Unis s’est chiffrée à 418 milliards de dollars en 2016, soit 218 milliards de dollars pour les exportations et 200 milliards de dollars pour les importations, en hausse de 16,3 % par rapport à 2015, toujours selon Transports Canada.

Depuis son élection à la présidence des États-Unis, et malgré ces chiffres impressionnants, Donald Trump n’a cessé de critiquer et de remettre en question l’ALENA, qui est entré en vigueur en 1994 et qui a permis, depuis, de tripler la valeur des échanges commerciaux entre les deux pays.

Un nuage sombre plane sur les négociations visant le renouvellement de cet accord et qui doivent reprendre à Montréal le 23 janvier. Selon des sources bien au fait du dossier, les États-Unis seraient prêts à annoncer leur retrait pur et simple de l’entente.

Une « stratégie »

Face aux rumeurs qui courent, le président-directeur général de l’Association du camionnage du Québec se fait rassurant. « Le Canada et les États-Unis, surtout les États-Unis, ont avantage à ce qu’on trouve un terrain d’entente », affirme-t-il.

Et pour cause : une trentaine d’États américains ont pour principal allié commercial le Canada, rappelle-t-il. On estime à plus de neuf millions le nombre d’emplois américains directement lié aux échanges commerciaux de part et d'autre de la frontière.

Attentif à ce qui se passe, M. Cadieux, dont l’association représente plus de 75 % des quelque 80 000 camionneurs du Québec, cite les conversations qu’il a eues avec le négociateur en chef pour le Québec dans le dossier de la renégociation, l’ex-ministre libéral Raymond Bachand.

« Raymond Bachand nous "brief". Il a toujours lancé un message de calme et de confiance envers les industries, en nous disant qu’il ne faut pas s’alarmer. Il y a en ce moment des tractations, des négociations. Il ne faut pas alarmer les industries en pensant que, demain, tout va changer et qu’on va fermer des industries et renvoyer des employés. »

Si les Américains annoncent leur retrait de l’ALENA, une période de six mois débute avant un retrait complet, pendant laquelle les négociations peuvent se poursuivre, rappelle M. Cadieux.

« Il y a encore beaucoup d’étapes à venir, il y a des processus (...), des leviers d’intervention et de contestation », ajoute-t-il.

« On va s’ajuster »

Le président de SGT2000, une entreprise de transport qui emploie 250 camionneurs et qui réalise plus de 75 % de son chiffre d’affaires en traversant la frontière, ne s’inquiète pas outre mesure des menaces américaines.

Denis Coderre, qui dirige l’entreprise depuis plus de 30 ans, estime qu’advenant un retrait américain de l’ALENA, toutes les industries se repositionneraient en ajustant leurs coûts dans une sorte d’effet domino, au bout duquel se trouve le consommateur.

« Les compagnies canadiennes qui vont aux États-Unis vont être obligées de payer des taxes, qu’elles vont charger à leurs clients américains, qui vont augmenter leurs prix », envisage-t-il.

Selon tous les propriétaires d’entreprises consultés pour ce reportage, la demande américaine pour les produits canadiens est forte et elle ne cesse de croître.

Pour toutes sortes de raisons, notamment les catastrophes naturelles survenues aux États-Unis, l’exportation de matériaux de construction et d’autres produits, comme les pâtes et papiers, est en hausse, font remarquer les entrepreneurs interviewés.

Il faut des camions pour livrer tout ça, notent-ils.

Pénurie de chauffeurs

D’où l’inquiétude beaucoup plus immédiate de Denis Coderre : son manque de main-d’œuvre.

« J’ai des camions, mais pas de chauffeurs dans la cour », déplore-t-il.

Toutes les industries – pas seulement celle du camionnage et celles qui commercent avec les États-Unis – sont aux prises avec ce problème. Depuis plusieurs mois, de nombreux entrepreneurs lancent le même cri du cœur que M. Coderre. « Tout le monde cherche du personnel. Les gens ne peuvent pas aller chercher de nouveaux comptes et augmenter leur "business" », dit-il.

Il pourrait y avoir bien plus que les 30 000 camions qui franchissent la frontière canado-américaine chaque jour, sans cette pénurie de main-d’œuvre.

Les nuages noirs qui planent sur l’ALENA ne risquent donc pas de créer de vagues de licenciement dans l’industrie du camionnage. Bien au contraire, des entrepreneurs comme M. Coderre doivent recruter à l’étranger pour combler leur manque d'effectifs.

Des centaines de postes de camionneurs sont d’ailleurs affichés sur les sites d’Emploi Québec et sur le guichet emploi du gouvernement du Canada.

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