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Anthony Bourdain, journaliste malgré lui

Anthony Bourdain était un géant. Un ogre qui a dévoré la vie comme peu de gens l'ont fait. Il était un extraordinaire conteur d'histoire, un communicateur exceptionnel. Anthony Bourdain était aussi, sans le vouloir, un journaliste.

Un texte de Christian Latreille, correspondant à Washington

Ce chef cuisinier de New York, avec un nom à consonance française, nous a fait découvrir des dizaines de pays depuis 15 ans. Il a tourné plus de 250 émissions diffusées sur Food Network, Travel Channel et, depuis 2013, CNN (Parts Unknown). Chacune de ses émissions se regardait comme un petit chef-d’oeuvre de réalisation, d’écriture et de découverte.

Ce virtuose du storytelling nous amenait chaque dimanche soir dans un coin du monde pour nous en faire connaître les couleurs et les saveurs. Il avait le talent de réunir des gens de tous les horizons autour de la même table. Il nous dévoilait les secrets de leur culture tout en dégustant bière, vin et cuisine locale. Il a tourné dans plus de 100 pays.

Les émissions d’Anthony Bourdain ressemblaient, en fait, à de grands reportages léchés. Sa force d’écoute et sa vulnérabilité faisaient de lui un intervieweur devant qui les invités s’ouvraient spontanément. Ces rencontres se transformaient en moments magiques de télévision.

Les femmes le trouvaient beau et sexy. Les hommes en étaient silencieusement jaloux. Les journalistes l’enviaient de pouvoir parcourir le monde tout en mangeant et en buvant autant devant la caméra. Il a souvent admis avoir un emploi de rêve.

Il était en voyage plus de 240 jours par année, laissant derrière lui famille et amis. Son équipe – deux producteurs et quelques caméramans – était devenue sa deuxième et peut-être même sa seule famille. Bourdain roulait à un train d’enfer, motivé par une ambition démesurée. Son premier mariage n’a pas survécu à ce rythme infernal.

De l’avis de plusieurs, Anthony Bourdain n’a jamais été un grand chef cuisinier. Il est devenu célèbre grâce à son livre Kitchen Confidential sur les dessous plus ou moins glorieux du monde de la restauration. La télévision arriva plus tard et fit de lui un globe-trotter. De Beyrouth à Moscou, de Montréal à Los Angeles, de Hanoï à Singapour, Bourdain a passé la seconde moitié de sa vie à se faire servir au lieu de servir.

Avant de parcourir le monde, il a navigué dans celui de la drogue. Sa dépendance à l’héroïne l’a fait voyager dans de multiples zones d’ombre. « Je suis une âme malheureuse », avait-il admis au Guardian l’année dernière. « J’ai blessé, déçu et offusqué beaucoup, beaucoup, beaucoup de personnes, et je dois vivre avec cette honte. »

Anthony Bourdain a été marié deux fois, dont 20 ans avec sa première épouse. Sa fille Ariane, 11 ans, est née de la seconde union. Il était depuis peu en couple avec l’actrice italienne Asia Argento. Elle fut l'une des premières à dénoncer le producteur Harvey Weinstein pour harcèlement sexuel.

Bourdain était ceinture bleue en jujitsu brésilien. Un sport de combat qu’il pratiquait tous les jours. Une discipline de vie qui explique pourquoi il avait gardé une allure athlétique malgré les festins de bouffe et d’alcool qu’il s’offrait aux quatre coins du monde.

Ses airs de rock star en déclin cachaient bien l’ancien chef très organisé, d’une propreté maniaque, soucieux du moindre détail et d’une ponctualité maladive. Il arrivait toujours 15 minutes à l’avance à un rendez-vous. « Je juge les gens sur leur ponctualité », confiait-il au New Yorker en 2017.

Anthony Bourdain aura révolutionné l’art du documentaire à la télévision. Son émission Parts Unknown a été récompensée par cinq Emmy Awards. Il nous a fait saliver en nous montrant les cuisines du monde. Cet homme sensible écrivait mieux qu’il cuisinait. Il nous laisse une oeuvre colossale. Ces émissions deviendront peut-être, un jour, une encyclopédie populaire.

Tous pourront alors se rappeler la générosité, l’humanité et le génie de cet être humain hors de l’ordinaire qui a mordu à pleines dents dans la vie.

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