Douze ans après deux prestations électrisantes en première partie des concerts de U2, Arcade Fire était – enfin! – de retour au Centre Bell mercredi soir, cette fois, en tête d'affiche et en qualité de champion mondial poids lourd des groupes montréalais.

Un texte de Philippe Rezzonico

L’analogie de boxe tient au concept scénique de la tournée Infinite Content de l’album Everything Now, où un ring fait office de scène centrale pour les musiciens. Ces derniers ont d’ailleurs été présentés comme lors des galas du noble art.

« Tout le monde debout pour accueillir les poids lourds. Représentant le Québec, le Canada, Haïti et les États-Unis », a-t-on annoncé en français, tandis que les six membres officiels (Win Butler, Régine Chassagne, Richard Parry, Will Butler, Tim Kingsbury et Jeremy Gara), la violoniste Sarah Neufeld, ainsi que le tambourineur Willonson Tiwill Duprate et le saxophoniste-claviériste Stuart Boogie, ont traversé le parterre plein à craquer comme s’ils allaient défendre leur ceinture dans l’arène. Poids total : 2100 livres, pouvait-on lire sur les écrans. En effet, c’est du lourd…

Il est juste de préciser qu’un réel combat de championnat du monde aurait attiré plus que 14 400 spectateurs. Le balcon était fermé, tout comme quelques portions du niveau 200. Nous étions bien loin du désert de la veille (5000 spectateurs) au Centre Vidéotron de Québec, mais nul doute qu’Arcade Fire aurait rempli le Centre Bell à ras bord (19 000 ou 20 000 spectateurs) il y a quelques années.

La raison est simple. Everything Now pousse encore plus loin le virage stylistique de son prédécesseur (Reflektor) vers des sonorités électroniques, où les claviers pop ont pris une place prédominante en regard des guitares tranchantes de Funeral et de Neon Bible. Certains amateurs ont adoré cette tendance. D’autres, pas du tout. Et ils semblent plus nombreux.

Sur le ring

Mais la musique, finalement, c’est comme la boxe : c’est sur les planches (ou le ring) que ça se joue. Et dès que Régine Chassagne a fait résonner la cloche, le collectif a transformé l’aréna du Canadien en gigantesque piste de danse. Everything Now, dont la mélodie rappelle les tubes d’Abba et ceux de la période disco de Dalida, a mis la table pour une Signs of Life, bien plus mordante que sur disque. Entre les câbles, la toute petite scène centrale pivotante a modifié la position de la batterie de Jeremy Gara toute la soirée, tout comme celle du piano droit, d’ailleurs.

La présence de plusieurs claviers et de micros répartis à gauche et à droite ont permis à tous les membres de faire face au public selon les points cardinaux. Régine à l’ouest, Will et Tim au nord, Richard à l’est et Sarah au sud pour telle chanson, puis tout le monde à une autre position deux chansons plus tard. Seul bémol, la scène est un peu exiguë pour neuf musiciens et leurs instruments. Will Butler l’a en partie démontré en se ruant dans les câbles avec son tambour durant une interprétation frénétique de Rebellion (Lies).

On se doutait que les câbles n’allaient pas demeurer longtemps en place et ils ont été enlevés durant Here Comes the Night Time qui a fait tout un tabac. Il va de soi que certaines nouvelles chansons n’ont pas la force de frappe, ni la puissance émotive de titres du passé, mais le décalage n’était pas si grand devant ce public gagné d’avance.

Et de l’émotion, Arcade Fire peut en provoquer. Win Butler, le Texan, n’a pas manqué de saluer son pays d’adoption.

Ce petit discours bien senti a insufflé plus d’émotion que jamais à Haïti, surtout à la veille du passage de l’ouragan Irma dans la région. Flanquée de deux danseuses, Régine Chassagne, vêtue d’une combinaison noire qui rappelait Elvis en 1968, a interprété sa chanson fétiche avec un engagement jamais démenti.

Intense à souhait

Elle a eu plus de mal durant Electric Blue, en partie torpillée par un problème de son, mais elle a sauvé les meubles. Par moments, Arcade Fire devait faire comme un boxeur : batailler ferme et suer beaucoup. Après tout, il ne s’agit que de leur deuxième spectacle avec cette configuration scénique contraignante. Mais avec eux, l’intensité est toujours au rendez-vous.

Recueillement avec les cellulaires des spectateurs qui illuminent le Centre Bell durant Neon Bible, coup de fouet sonore avec No Cars Go, la première bombe du groupe, composée avant Funeral, version dynamitée de Ready to Start avec Gara et Chassagne aux batteries, et moment émouvant avec The Suburbs, quand le piano de Butler et le violon de Neufeld ont charmé sans partage. C’est d’ailleurs avant cette chanson que Win a rappelé ses origines.

Parmi les points forts de la soirée, on note l’enchaînement irrésistible de Sprawl II (Mountains Beyond Mountains) et de Reflektor – avec images de David Bowie à l’appui - où les boules disco ont scintillé de tous leurs feux. Chassagne en a profité pour aller danser au parterre et disparaître dans la foule (elle n’est pas grande) au grand plaisir du public qui transpirait à souhait. Afterlife, avec ses faisceaux blancs braqués vers le ciel, s’est avéré un suivi impeccable.

Win a pris un bain de foule à son tour au rappel, quoique pour une version touchante de We Don’t Deserve Love.

Dans ce spectacle de plus de deux heures où les chansons s’enchaînaient sans arrêt, Arcade Fire a même réussi à nous offrir un double coup de poing avec la portion punk des pièces Infinite Content et Creative Comfort, lorsque le ring a été enveloppé de fumigènes. Preuve que même des chansons, disons… peu intéressantes sur disque, peuvent s’avérer redoutables sur scène.

Parlant de redoutable, la version de Neighborhood 3 (Power Out) a peut-être été l’une des plus explosives jamais entendues depuis les débuts du groupe. Et au terme de l’incontournable hymne collectif qu’est devenu Wake Up, les membres d’Arcade Fire ont quitté la scène comme ils étaient venus : avec la ceinture de champion poids lourd toujours à la taille.

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