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Arrêt à Najaf, le plus grand cimetière du monde

Ce serait le plus grand cimetière du monde. En quelque 1400 ans, plus de 5 millions d'âmes sont venues chercher le dernier repos à Wadi-us-Salaam. Aujourd'hui, il s'étend sur plus de 6 kilomètres carrés dans la ville irakienne de Najaf, première ville sainte du chiisme.

Un reportage de Marie-Eve Bédard, envoyée spéciale en Irak

On le nomme la vallée de la paix. Mais ces jours-ci, la vallée rappelle surtout la guerre.

Aux abords du cimetière, sur les flans d'un stationnement qui grouille de petites échoppes où se vendent biscuits secs, rafraîchissements et gallons d'eau de rose, des centaines d'entrepreneurs de pompes funèbres ont pignon sur rue.

Il côtoie la mort depuis sa naissance. S'il pleure celle des victimes innocentes de la guerre, il éprouve un tout autre sentiment pour ceux qui sont tombés au combat.

« Quand je vois un enfant tué par une bombe, je pleure avec ses parents, mais quand je vois un martyr, je ne pleure pas. Je me sens fier », poursuit-il.

Derghan Al-Malek (à gauche), croque-mort de père en fils. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Le gouvernement irakien ne publie aucune statistique sur ses soldats et miliciens morts dans les affrontements contre le groupe armé État islamique. Mais les petits cahiers tenus scrupuleusement par les centaines de fossoyeurs de Najaf sont en quelque sorte devenus un registre officiel des pertes humaines de cette guerre.

« Nous inscrivons le nom du martyr bienheureux, le nom de sa famille, la ville d'où il vient et la date », explique Derghan Al-Malek, parcourant la liste de ceux tués au cours de la pire journée pour sa petite entreprise.

La famille d'un combattant mort se recueille dans le mausolée d'Ali. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

« En un seul jour le mois dernier, nous avons reçu 43 corps après une bataille brutale dans la province de Salaheddine », ajoute-t-il.

Un cortège incessant

À la mosquée de Najaf, le cortège funeste est incessant. Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, scandent les proches d'un combattant, portant sa dépouille recouverte du drapeau irakien plutôt que drapé du traditionnel tissu noir vers le mausolée d'Ali.

Cousin et gendre du prophète Mahomet, Ali est considéré comme le premier imam des chiites.

Le lot du cimetière de Najaf réservé à la brigade Badr. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Dans la cour de la mosquée, ornée de tuiles bleues et jaunes, il n'y a pas que pour les morts que l'on vient prier. Vêtues de la tenue militaire, de nouvelles recrues d'une milice chiite chantent et dansent en cercle. Elles ont tout juste achevé un entraînement de base. Avant de partir au front, elles viennent puiser un peu de courage.

En marge, une femme les observe et pleure déjà le sort qui attend certains d'entre eux. « Mon fils aussi se bat. Dieu merci, il est toujours en vie », dit-elle.

Le cimetière de Najaf reflète le morcellement des forces irakiennes qui se battent contre le groupe armé État islamique. Les milices y ont chacune un secteur dédié.

Le lot du cimetière de Najaf réservé à la brigade Badr. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Dans le lot réservé aux miliciens de la brigade Badr, l'une des plus puissantes, Ahmad Abid Al-Karim verse de l'eau parfumée à la rose sur la tombe fraîchement recouverte d'un commandant.

« De notre famille, nous avons perdu de 10 à 12 personnes. De nos amis, jusqu'à 25. Ils étaient de merveilleux djihadistes, très jeunes. Mes amis et moi prions pour devenir martyrs à notre tour sur le sol de ce pays, pour son âme », affirme le milicien des brigades Badr.

Prêt à mourir pour le pays, dit-il, mais pas pour son gouvernement. « Notre gouvernement est faible et ne peut battre l'EI, c'est entièrement sa faute. Les politiciens ne se battent que pour leurs postes pendant que nous mourons, surtout les jeunes », indique-t-il.

Le lot du cimetière de Najaf réservé à la brigade Badr. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Alors que le jour tombe sur la nécropole, un autre de ces jeunes y achève son parcours. La famille arrive en trombe à bord d'un minibus. Le corps de Saber Hamid repose sur le toit, dans un cercueil rudimentaire fait de planches approximativement clouées ensemble. Il avait 26 ans.

Lui aussi s'était enrôlé dans une milice populaire après l'appel lancé par le grand Ayatollah Al-Sistani à défendre l'honneur et la fierté du pays par les armes.

Mais alors qu'il est mis en terre, dans les pleurs de sa famille, on n'entend que la douleur.

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