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Assurances : les laissés-pour-compte de la course aux commissions

Une filiale de BMO assurances est poursuivie par une ex-cliente, qui allègue qu'AIG-BMO n'a pas surveillé adéquatement l'un de ses représentants vedettes. Ce dernier lui aurait vendu des produits inadaptés à ses besoins. D'autres clients auraient été floués par ce même représentant et se seraient heurtés à un mur en voulant se plaindre à l'assureur.

Un texte d’Ulysse Bergeron

Automne 2004. Alors que l’affaire Norbourg commence à faire les manchettes, Élise Bernier - une chirurgienne de Sherbrooke - décide de retirer ses actifs financiers d’un gestionnaire impliqué dans la fraude qu’orchestre Vincent Lacroix. Pour protéger ses actifs, Élise Bernier se tourne vers Jacques-André Thibault, un courtier vedette du secteur de l’assurance.

Résultat : sur les conseils de Jacques-André Thibault, elle se retrouve propriétaire de trois polices d’assurance totalisant une valeur de 21 millions de dollars. Aujourd’hui, elle estime ses pertes à plus de 3 millions de dollars.

Dans une poursuite déposée en décembre dernier, l’ex-cliente argue qu’AIG-BMO serait « responsable des dommages causés par la faute de son représentant ». L’institution n’aurait pas surveillé adéquatement son représentant, qui lui vendait des produits inadaptés, peut-on lire dans le document de cour.

D’autres cas

Mais voilà, le cas d’Élise Bernier n’est pas unique. Plusieurs anciens clients de Jacques-André Thibault contactés par Radio-Canada estiment avoir été floués par le représentant. Leurs pertes oscillent aujourd’hui entre 100 000 $ et plusieurs millions de dollars.

« Je me suis rendu compte que j’avais été manipulé. Comme d’autres, j’avais été induit en erreur, j’avais des besoins en assurance-vie qui n’avaient jamais été évalués. Donc tout ça avait été gonflé dans un sens », confie un ancien client qui évalue ses pertes à 350 000 $.

De son côté, Yoland Girouard, également médecin, estime ses pertes à plus de 2 millions de dollars.

Un cas qui a été médiatisé : celui Jacques Duval. Le chroniqueur automobile a perdu plus de 1 million de dollars en confiant ses avoirs à Jacques-André Thibault.

Il raconte le modus operandi de celui qu’il pensait être un ami : « Son secret, c’était, je l’ai constaté plus tard, de nouer une amitié sincère avec la personne. Il m’a fait valoir les bons côtés de ce genre d’investissement : par exemple de pouvoir investir sans payer un sou de prime. »

Assurance vie universelle : un produit qui rapporte

Jacques-André Thibault vend presque exclusivement l’assurance vie universelle, un produit complexe que l’Autorité des marchés financiers (AMF) présente ainsi sur site Internet : « Malgré son nom, l’assurance vie universelle n’est pas pour tout le monde. Elle combine une portion assurance vie et une portion épargne-placement. »

Jacques-André Thibault a promis à plusieurs clients que les sommes investies dans le volet placement auraient un rendement tel qu’il permettrait de payer la prime d’assurance. En d’autres termes : la police s’autofinancerait au bout de quelques années.

Autant d’eldorados qui se sont rapidement transformés en gouffres financiers, selon les témoignages recueillis par Radio-Canada. Les coûts d’assurance de ces clients ont plutôt augmenté.

Malgré tout, Jacques-André Thibault persiste et signe. Il soutient, lors d’un court entretien téléphonique avec Radio-Canada, avoir en tout temps fait passer l’intérêt de ses clients en premier lieu et avoir fait l’analyse de leurs besoins financiers.

Des « chances de récidives »

La Chambre de la sécurité financière (CSF) a enquêté à deux reprises sur Jacques-André Thibault. En 2003, dans son premier jugement, la CSF estime que « les chances de récidives nous paraissent existantes » et que Jacques-André Thibault ne fait « preuve d’aucun remords, au contraire ».

Ce cas est, selon la présidente de la Chambre de la sécurité financière, Marie-Elaine Farley, l’un « des dossiers les plus importants, sinon le plus important en termes de conséquences auprès des clients » qu’elle a pu constater.

Malgré un premier jugement - que Jacques-André Thibault a contesté -, le courtier a continué à brasser des affaires avec AIG-BMO. Au fil des années, de hauts dirigeants de l’assureur ont même défendu leur représentant auprès de clients qui se plaignaient de son comportement.

Yoland Girouard est l’un d’eux. En 2008, il entreprend ses premières démarches auprès d’AIG. « J’ai commencé par appeler au service à la clientèle à Toronto, [j’ai] appelé au service à la clientèle à Montréal, rencontré le directeur général de l’agence, j’ai écrit au PDG à deux reprises, explique-t-il. J’ai, après ça, rencontré un vice-président d’AIG Canada. Et puis? Rien. »

La course aux commissions

Alors que des clients perdent leurs économies, Jacques-André Thibault passe à la caisse. Il reçoit jusqu’à 4 millions de dollars par année en commissions.

Surprenant? Pas tout à fait. Le cas de Jacques-André Thibault est le parfait exemple de cette course aux commissions que l’on trouve dans le secteur de l’assurance. Une course effrénée, qui permet à une poignée de représentants d’empocher des commissions représentant jusqu’à 225 % du coût d’assurance. C’est le secret le mieux gardé de l’industrie.

En fait, plus la valeur de la police d’assurance est élevée, plus la prime est élevée pour le client, et plus la valeur de la commission du représentant est élevée.

Un ex-dirigeant qui a œuvré dans le secteur pendant plusieurs décennies confie que le contrat le plus lucratif qu’il ait validé pour une seule police d’assurance atteignait 1,2 million de dollars.

Pour les deux polices d’assurance qu’il a vendues au chroniqueur Jacques Duval, le représentant Jacques-André Thibault a encaissé plus de 700 000 $ en commissions.

En fait, l’assurance est l’un des secteurs les plus opaques de l’industrie financière. Contrairement aux conseillers en finances personnelles, les représentants ne sont pas dans l’obligation de révéler le montant de leurs commissions.

Une industrie sous la loupe

La vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, publiait le 31 mai dernier son rapport annuel qui pourrait bien ébranler les colonnes du temple. Elle montre les lacunes de l’Autorité des marchés financiers (AMF) en matière d’inspection en soulignant que l’organisme n’a pas les outils nécessaires pour « cibler adéquatement ses interventions en fonction des risques de non-conformité. »

Elle renchérit en écrivant que les inspections de l’AMF mériteraient « d’être bonifiées » et que l’organisme « a de la difficulté à respecter les délais de traitement qu’elle s’est fixés ».

D’ailleurs, un recours collectif se prépare contre une dizaine de compagnies d’assurances qui vendent de l’assurance vie universelle. Plusieurs anciens clients du représentant Jacques-André Thibault font partie de cette démarche.

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