Retour

Attentat de Québec : après le drame et le deuil, que faire?

Le Québec vient de vivre une semaine d'une rare intensité, qui marquera sans doute son histoire récente. À la tragédie ont succédé le deuil, de poignants moments de communion et de généreux élans de solidarité. Les langues se sont aussi déliées dans ce qui a pris les allures d'une catharsis collective. Et maintenant?

Un texte d'Ahmed Kouaou

Il faut d’abord laisser les familles des victimes de l’attentat de Québec vivre leur deuil en privé, « sans instrumentalisation et sans récupération », répond Rachida Azdouz, psychologue spécialiste en relations interculturelles.

Pour elle, « cette tragédie-là a été un marqueur, au même titre que Polytechnique a été un marqueur dans les rapports hommes-femmes. Au Québec, c’est un marqueur dans les rapports interconfessionnels ».

D’où l’importance donc d’aborder la question du vivre-ensemble, parce que la méconnaissance réciproque ne date pas d’aujourd’hui.

Et quand bien même beaucoup de choses ont été dites depuis le drame de Québec, Mme Azdouz ne pense pas que la prise de conscience se fasse instantanément. « Ce qui est particulier, dit-elle, c’est le sentiment d’urgence, c’est-à-dire on ne peut plus se permettre de vivre dans cette ignorance-là et dans cette indifférence-là, ces deux solitudes-là. »

Il y a de la solitude, il y a un besoin de mieux se comprendre, mais on ne part pas à zéro non plus.

Rachida Azdouz

Beaucoup de travail en perspective sur les questions du discours haineux, de la laïcité et de l’identité. Mais pas seulement, car des problématiques périphériques qui ont été soulevées dans la foulée, comme l’emploi des immigrants, méritent aussi qu’on s’y attarde.

« La laïcité, il faut la réaborder effectivement, il faut aborder ce sujet-là sous un autre angle », soutient la psychologue, qui trouve que « le débat sur la laïcité a été mal engagé depuis le début. Autant au moment de la charte des valeurs – les valeurs, ce n’est pas le bon angle – que le projet de loi 62 sur la neutralité religieuse, qui parle de services à visage découvert, incluant pour les usagères. Donc on parle à toute fin pratique de niqab et de burqa. Ce n’est pas un débat sur la laïcité ».

Il faut le reprendre ce débat-là [sur la laïcité], puisque de toute façon il va nous rattraper. Vous savez, la vie va reprendre son cours.

Rachida Azdouz

« Les deux partis politiques [le Parti libéral et le Parti québécois] ont un mea culpa à faire, puisque tous les deux ont mal engagé ce débat. Donc il faut le réaligner et l’aborder sous le bon angle, qui est la gestion du fait religieux dans les institutions publiques et la neutralité religieuse de l’État et de ses agents », martèle la spécialiste des relations interculturelles.

Au-delà de l’émotion, agir

En entrevue à Gravel le matin, Ève Torrès, coordonnatrice de La voie des femmes, dit être touchée par les élans de solidarité et de sincérité des Québécois, et espère que cette mobilisation se traduira dans les faits.

« Est-ce qu’au-delà de l’émotion, on va être dans la construction? Ça fait bien longtemps qu’on tire la sonnette d’alarme sur les propos haineux, les crimes haineux […] On parle d’islamophobie, que les cas soient pris au sérieux. Ça fait longtemps que des organismes ou des citoyens sont engagés sur ce terrain-là », rappelle-t-elle.

C’est ce reflet-là de cette solidarité populaire qui doit s’entendre et se voir par les actions des médias et des politiciens.

Ève Torrès, coordonnatrice de La voie des femmes

Au-delà de la compassion et des expressions de solidarité, Mme Torrès affirme que les événements de Québec ont le mérite de faire ressortir les phénomènes de généralisation et d'amalgames.

D’ordinaire, après des attentats commis par des extrémistes au nom de l’islam, les musulmans sont sommés de s’expliquer, de se justifier et de se dissocier de ces actes. Or, avec les événements tragiques de Québec, Mme Torrès constate que « les gens posent une réflexion » sur la notion de la culpabilité par association.

Parmi les chantiers urgents à engager, il y a celui, « fondamental », de l’accès à l’emploi pour les immigrants. Les Québécois de confession musulmane - ou considérés comme tels - affichent des taux de chômage anormalement élevés dans la province, en dépit de leur niveau d’instruction et de leur maîtrise de la langue française.

Reste aussi la question de l’identité, qu’il faut aborder de front, de l’avis de la coordonnatrice de La voie des femmes.

Il faudrait que le Québec, à un moment donné, s’assume comme il est, […] assume la richesse de sa diversité et reconnaisse que les gens qui sont ici la construisent et font partie de cette identité.

Ève Torrès, coordonnatrice de La voie des femmes

Elle ajoute : « on dirait que les musulmans gentils qui aiment le Québec existent depuis dimanche [jour de l'attentat contre la mosquée de Sainte-Foy]. On est là depuis longtemps ».

Plus d'articles

Vidéo du jour


Qu’est-ce que le fétichisme des pieds?





Rabais de la semaine