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Attentat de Québec : des leçons à tirer de Peterborough?

« Plus jamais chez nous! » Après l'attaque contre la mosquée de Québec, les élans de solidarité et de tolérance ont fusé de toutes parts. Mais vont-ils durer? La communauté musulmane de Peterborough, en Ontario, lance une mise en garde aux Québécois : il ne faut pas faire l'autruche à propos de l'intolérance et du racisme.

Un texte de Christian Noël

« Ils ont brisé la fenêtre, ici, et ils ont lancé un engin incendiaire dans la mosquée », se souvient Kanzu Abdella, en parlant du crime haineux perpétré contre le lieu de culte le 14 novembre 2015. Le visage de l’ex-président de l’Association musulmane de Peterborough devient sombre quand il nous fait visiter la salle de prière remise à neuf. « Le feu a détruit deux pans de murs, le tapis a brûlé. Il y avait de la fumée et des cendres partout. »

La mosquée était vide au moment de l’incendie, mais quelques heures auparavant, une centaine de personnes participaient à une fête. « Ma fille de 10 ans dansait dans le coin où l’incendie s’est allumé. J’étais en colère et en même temps, j’avais peur », affirme M. Abdella.

Solidarité communautaire

Comme après l’attaque à Québec, c’est toute la population de Peterborough qui s’est rassemblée pour venir en aide aux fidèles de Mahomet. Les églises et les synagogues ont offert aux musulmans de venir prier dans leur lieu de culte pendant que la mosquée était hors d’usage. Une collecte de fonds a permis d'amasser 100 000 $ pour les rénovations.

« Une générosité qui m’a renversé », confie Kanzu Abdella. Une solidarité soulignée par une visite du premier ministre Justin Trudeau quelques mois plus tard, quand la mosquée a rouvert ses portes. Les Canadiens « ont rejeté l'intolérance et la discrimination », estime-t-il.

« Personne ne devrait être surpris qu'ici à Peterborough, les actions négatives de quelques-uns ont rapidement été surmontées avec courage, positivisme et grâce », dit-il.

Ces beaux sentiments ont-ils porté fruit?

15 mois plus tard…

À Trent Radio, la cafetière est toujours pleine. Le tapis est taché, les vinyles ont encore la cote et côtoient le numérique sans complexes. Le diffuseur universitaire de Peterborough est un microcosme du reste de la collectivité.

L’animatrice Zara Syed, d'origine pakistanaise, se souvient des élans de solidarité après l'incendie de la mosquée. Des bonnes intentions qui, selon elle, n’ont pas duré.

« On ressent une montée de la haine sur le campus de l’Université Trent et à Peterborough, dit-elle. Des commentaires sur les réseaux sociaux qui disent que les musulmans sont tous des extrémistes, des terroristes, des sauvages qui méritent de mourir. En tant que musulmane, c'est difficile de ne pas se sentir visée personnellement. »

La solidarité communautaire après une attaque peut même donner un faux sentiment de sécurité, ajoute-t-elle. « Tout le monde se frotte les mains en disant : “Regardez, c’est beau, la solidarité!” Mais ça ne règle pas les problèmes de racisme. »

Crime haineux au Canada

Peterborough a déjà été un centre chaud pour les crimes haineux au Canada. Pas en matière de nombre - parce que c’est une petite ville de 115 000 habitants -, mais plutôt de proportion. En fait, son taux de 13 crimes haineux pour 100 000 habitants en 2014 était trois fois plus élevé que la moyenne nationale.

Peterborough arrivait derrière Hamilton, mais devant Québec, Vancouver, Calgary, Toronto et Montréal. En 2016, huit crimes haineux ont été signalés, selon la police de la ville.

Un climat qui déborde dans les salles de classe?

Un cours d’économie à l’Université Trent a tourné au vinaigre récemment, et les images se sont retrouvées sur YouTube. La discussion entre un professeur de confession musulmane et un étudiant pro-Trump s'est envenimée, au point où l’étudiant a dû être expulsé de la classe.

Le professeur présentait une étude scientifique concernant les effets positifs de l'immigration sur l'économie. L'étudiant l'a contredit, il a remis en question son intégrité pédagogique et l'a accusé de faire de l’endoctrinement en salle de classe.

Un autre exemple que l’esprit de tolérance post-incendie s’est effrité, selon un autre étudiant, Zafer Izer. « Il y a une tension qui est créée par des gens d’une manière calculée. Quand tu suscites la colère, ça génère de l’attention, et certains personnages aiment provoquer pour se gaver de cette attention. »

Il ne faut pas croire que « tout est parfait à Peterborough », souligne-t-il. « C’est trop facile de célébrer les éléments positifs et tolérants, et d’ignorer les problèmes de racisme qui existent quand même », poursuit-il.

Un incendie catalyseur

Sahibzada Said installe des affiches sur les murs, distribue des dépliants et des macarons, à l'occasion de la Semaine de sensibilisation à l’islam, à l’Université Trent.

« Nous rencontrons les étudiants, nous répondons à leurs questions, nous ouvrons un dialogue afin d’éliminer les mythes véhiculés à propos de l’islam. Nous avons des versions en anglais du Coran, pour que les non-musulmans puissent le lire et se rendre compte par eux-mêmes du message de paix du prophète Mahomet », dit-il.

À la mosquée de Peterborough aussi, on a décidé de créer des liens, raconte un des fidèles, Zahed. « L’incendie a été un catalyseur pour notre communauté. Avant, on faisait notre petite affaire, on venait à la mosquée pour prier et on retournait chez nous. De l'extérieur, on donnait l'impression de ne pas vouloir s'intégrer. Et en retour, on se sentait exclus, sans raison », raconte-t-il.

Maintenant, la mosquée tient des journées portes ouvertes et invite les écoliers à des journées thématiques. « Les jeunes seront moins influencés par la propagande anti-Islam s’ils nous connaissent personnellement », explique Kanzu Abdella, de l’Association musulmane.

Il donne un conseil à la ville de Québec. « La solidarité et la tolérance après une attaque, ça ne dure pas, à moins qu'on y travaille tous les jours. »

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