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Attentats et réseaux sociaux : les risques de dérapage

Un attentat terroriste, comme celui perpétré à Québec, occasionne son lot d'informations et de commentaires sur les médias sociaux. Si l'instantanéité permet d'informer les internautes rapidement, il est souvent difficile de départager le vrai du faux, et cela peut mener à certains dérapages.

Un texte de Jean-Philippe Guilbault

Par exemple, peu après l’attentat perpétré au Centre culturel islamique de Québec, des photographies montrant deux hommes blancs armés circulaient sur Twitter. Plusieurs ont cru qu'il s'agissait d'une information véridique, puisqu’elle provenait du compte @ReutersBrk - qui a un nom très semblable à celui de l'agence de presse internationale Reuters (@Reuters). Le compte s’est plutôt avéré être une parodie.

Dans les premiers instants suivant un attentat comme celui de Québec, plusieurs théories et rumeurs circulent librement sur des plateformes comme Twitter ou Facebook. Les motifs des suspects, le type d’arme employée, le nombre de victimes : tout est sujet à spéculations.

L'attentat de dimanche a aussi engendré un flot de commentaires haineux : des messages islamophobes, racistes et xénophobes qui atteignent un auditoire plus grand que l’on pourrait soupçonner.

« On ne mesure pas toujours la responsabilité qui vient avec le fait de s’exprimer sur une plateforme publique », explique Mélanie Millette, professeure au département de communication sociale et publique de l’UQAM et membre du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur.

De plus, certains groupes racistes et xénophobes, tels que La Meute et Pegida, offrent des lieux où les discussions en ligne peuvent très rapidement dégénérer, a dit pour sa part le codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent, Stéphane Berthomet, en entrevue à RDI.

Il souligne par ailleurs qu'il est difficile pour les internautes de ne pas tomber dans une surenchère d'insultes et qu'ils doivent plutôt chercher à établir un dialogue avec les autres utilisateurs des réseaux sociaux.

Il n'y a pas que des intelligents et des idiots, rappelle-t-il. Il y a une multitude d'expériences qu'on essaie de partager entre nous et ce n'est pas toujours facile sur les médias sociaux.

Stéphane Berthomet

Scoop et désinformation

Les réseaux sociaux mettent « énormément de pression sur les journalistes qui doivent sortir la nouvelle le plus rapidement possible », selon Mélanie Millette.

« La bête est affamée, les médias ont besoin de témoignages et ont besoin de contenu », explique la directrice du Centre d’études sur les médias et professeure au Département d’information et de communication de l’Université Laval, Colette Brin.

Les deux expertes affirment que ce phénomène est apparu avec le développement des chaînes d’information en continu. « On comprend que le direct, c’est assez difficile, nuance Colette Brin. On doit remplir le temps, on doit dire toutes sortes de choses alors qu’on ne sait pas grand-chose. » Le risque est donc élevé de faire des erreurs.

Elle note que les journalistes - et le public qui les suit - ne doivent pas être impatients, puisque dans le contexte d’un attentat terroriste « les informations vérifiées et officielles prennent du temps à arriver ».

Rappelons qu’en 2013, le New York Post avait publié au lendemain de l’attentat de Boston, à la une du journal, une photo de deux jeunes hommes que des internautes avaient faussement identifiés comme des suspects.

« Le cas des attentats de Boston démontre bien comment les affirmations erronées, les fausses informations ou les déductions trop rapides et non vérifiées peuvent mener à des écueils épouvantables, souligne Mélanie Millette. Surtout pour les personnes innocentes, accusées à tort à grand renfort de tweets. »

Un autre exemple est celui d'un Canadien de confession sikhe qui a été faussement identifié comme l'un des cerveaux des attentats meurtriers de Paris.

Les autorités doivent, devant de tels dérapages, rappeler aux citoyens [que mener une enquête est une tâche spécialisée] et éviter que les médias sociaux ne deviennent un lieu de chasse aux sorcières chaque fois qu’une tragédie se produit.

Mélanie Millette, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM

L’art d’utiliser les réseaux sociaux

Mis à part le fait d’adopter un certain devoir de réserve face au partage compulsif d’informations, Mélanie Millette suggère aux internautes de vérifier quel est le mot clic « officiel » employé par les autorités et de suivre des comptes crédibles sur Twitter pendant un incident important.

« Je préfère lire des tweets où c’est écrit “il y aurait”, au conditionnel [...] et spécifier que ce n’est pas encore des informations vérifiées », ajoute Mélanie Millette. Elle note toutefois que sous certaines conditions, des témoins peuvent être particulièrement utiles pour rapporter la nouvelle, par exemple lors de catastrophes naturelles. « Il faut se demander si on apporte une réelle contribution à la situation ou à sa couverture et à partir de quels arguments ou de quelles sources », nuance-t-elle.

Solidarité instantanée

Les deux professeures s’entendent également pour dire qu’il n’y a pas que du mauvais à l’utilisation de Twitter ou de Facebook lors d'événements tragiques.

Citant les travaux du sociologue français Gérôme Truc, Mélanie Millette rappelle que les médias sociaux permettent de transmettre rapidement et massivement des voeux de solidarité aux victimes de ces incidents et à leurs proches. « Les médias sociaux ont la particularité de permettre une forme de “narration collective” devant des événements traumatisants, ajoute la professeure. La mise en mots, la narration d’un tel événement fait partie d’un processus essentiel pour essayer de s’en remettre. »

Toutes deux indiquent qu’il ne faut surtout pas sous-estimer le caractère réconfortant que peuvent avoir les messages de solidarité en ligne. « Ce que j’ai entendu de mes amis musulmans ici à Québec, c’est qu’ils ont ressenti très fort et immédiatement le soutien de leur entourage », ajoute Colette Brin.

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