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Audace, délires et originalité dans le nouveau spectacle de Pierre Lapointe aux FrancoFolies

CRITIQUE - Le nouveau spectacle de Pierre Lapointe présenté mercredi soir à la Maison symphonique se nomme Amours, délices et orgues. En toute justice, il aurait pu s'intituler Audace, délires et originalité.

De tous les spectacles imaginés par Lapointe depuis une quinzaine d’années, ce dernier s’avère – et de loin – le plus inclassable. Oui, oui… Loin devant Mutantès qui n’était pourtant pas conformiste. Cette production était un spectacle de chansons où la mise en scène (à saveur futuriste), l’aspect théâtral et la danse contemporaine représentaient des valeurs ajoutées.

Cette fois, je ne suis même pas convaincu qu’Amours, délices et orgues puisse être considéré comme un spectacle musical en soi, car la portion chansons et musique compte pour… Mmm… 65 % de la soirée, environ?

Bien sûr, il y a des chansons (au deux tiers inédites), de belles musiques, de la danse contemporaine et une notion de théâtre expérimental indéniable. Mais il y a aussi de l’humour, des sketchs et des éléments de téléréalité dans cette œuvre conceptuelle qui dispose d’une mise en scène sans filtre.

Sans filtre, au point où bien des spectateurs n’ont pas réalisé que la représentation était commencée sur le coup de 20 h. Normal. Les lumières étaient encore allumées au moment où Pierre Lapointe et tous ses collaborateurs vêtus au quotidien – pas de costumes de scène – étaient sur les planches en train de discuter et de s’étirer les muscles comme si nous étions à la répétition.

Raconteur exemplaire de nature, Lapointe a mis à profit son expérience de la télé pour mettre sur pied avec Sophie Cadieux une mise en scène où le concret (le volet musical) était entrecoupé de monologues, d’échanges et de numéros savamment orchestrés où il était difficile de distinguer le vrai du faux.

Quand Lapointe cause avec l’acteur Éric Bernier dans une mise en contexte digne d’une scène de psychanalyse campée dans un talk-show américain, on comprend la notion de jeu. Mais n’a-t-on pas en réalité les deux facettes de Pierre Lapointe devant nous? Les deux hommes parlent de réussite, d’introspection, d’humiliation, de différence, de bonheur. On a l’impression de voir le Lapointe public (le vrai) faire face à sa conscience (Bernier).

Dans un autre enchaînement, Lapointe – comme s’il était en répétition – demande à Cadieux (hors champ) : « Est-ce que j’ai droit de leur parler de mon histoire avec Jay Z et Beyoncé? » La réponse de Sophie : « Est-ce que c’est vraiment pertinent? » Pas toujours.

Si le parti pris de déplacer constamment les blocs géométriques en cours de spectacle afin de créer de nouvelles formes s’avère un pari visuellement réussi, celui de jouer à saute-mouton entre les genres (musique, humour, monologue) alourdit une mise en scène déjà très éclatée.

L’arc-en-ciel à l’honneur

Lapointe fait pourtant mouche plus souvent qu’à son tour, notamment en se servant de son statut d’artiste pour soutenir plus que jamais la cause homosexuelle. Il interprète avec ses collaborateurs une version francisée (Fier d’être gay) par Étienne Lepage de Glad To Be Gay, une chanson des années 1970 de Tom Robinson. Et il n’hésite plus à donner un genre à ses propres histoires d’amour, comme avec la superbe La voix d’un homme, qui va devenir un classique de son répertoire dès la parution de son disque La science du cœur (6 octobre), n’en doutez pas.

Si la chanson-titre n’est pas sans faire de l’effet, Le retour d’un amour a frappé au creux de l’estomac, peut-être en raison de l’introduction de Lapointe qui la précédait où le cœur, les tripes et l’âme ont été découpés en rondelles. Comme dans la vie, parfois…

Mais la palme parmi les nouveautés entendues revient sans conteste à La plus belle des maisons, interprétée par Lapointe en mode piano-voix avec un minimum d’accompagnement aux claviers de Vincent Legault. Elle m’a fait le même genre d’effet que Pointant du Nord, lorsqu’entendu une première fois, il y a bien longtemps.

Versions revisitées

Dans cette prestation où le passé a été fort peu cité, Lapointe a eu le mérite de le revisiter : version de Tel un seul homme baignée par l’orgue de Jean-Willy Kunz, mouture aux effluves latines pour L’étrange route des amoureux et interprétation en retenue avec 11 voix – presque en sourdine – de Deux par deux rassemblés, au troisième rappel. Seul Au bar des suicidés, avec tout le groupe, et Nos joies répétitives, Lapointe en solo, ont conservé leurs enveloppes sonores d’antan.

Spectacle déroutant, Amour, délices et orgues n’est pas aussi réussi que la somme de certaines de ses – excellentes – parties, mais il s’avère osé dans le sens noble du terme. Certains spectateurs n’ont pas aimé du tout (ils ont quitté la salle), d’autres ont été ravis (applaudissements très nourris avant les rappels).

Moi? J’ai hâte de revoir ce spectacle audacieux au possible quand il sera resserré.

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Pierre Lapointe, Amours, délices et orgues. De retour à la Maison symphonique pour les FrancoFolies de Montréal du 15 au 17 juin.

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