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« Benoît, t’ai-je dit que tu as changé ma vie? » - Alain Crevier

Je n'ai jamais eu la prétention de me considérer comme un ami intime de Benoît Lacroix, qui s'est éteint, mardi, à l'âge de 100 ans.

Un texte d'Alain Crevier animateur de Second Regard

Pourtant, c'est curieux, chaque fois que nos chemins se sont croisés, c'est bien le sentiment que j'ai eu. Mais ça, c'est à cause de lui! C'est ça, l'effet Benoît Lacroix.

Avec lui, j'ai parlé de science, d'histoire, de la guerre, du cosmos, du Japon et de Nagasaki, de la vie et aussi de la mort, de notre peur du sang et des hôpitaux, de la maladie de ma mère, qui me rendait furieux.

Comme c'est étrange... Il y a des gens que je considère comme des amis avec qui je n'ai pas eu de telles conversations.

Et puis, parfois, il y a des mots de Benoît qui sont restés coincés dans mon cerveau, longtemps après notre rencontre.

Comme la fois où en parlant du sens de la vie, il m'a lancé, comme ça : « Donne ta vie ».

Donne ta vie? Oui, mais à qui, Benoît?

Ou encore, en 2003, après l'invasion de l'Irak, je me disais que Benoît aurait quelques mots d'indignation à partager avec nous à propos de la guerre.

Bien sûr, on s'est entendu sur la tragédie de la guerre, du fait que la guerre est toujours un échec de l'humanité.

Et puis, tout à coup, surprise! Voilà qu'il me raconte combien, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il trouvait beaux ces soldats qui revenaient du front, qui avaient risqué leur vie, tout donné.

Tiens, encore cette idée de tout donner.

Ou encore, dans les durs mois d'hiver, lorsqu'on croit que tout est mort, qu'il n'y a plus rien! Et puis, arrivent les premières fleurs du printemps. La vie! La vie malgré tout.

Et puis Nagasaki! Lui qui aimait l'Asie. Lui, l'historien, il avait trouvé la manchette du journal de Nagasaki, le lendemain de la terrible explosion d'août 1945 : « Aujourd'hui, le soleil s'est levé à 8 h 12 ».

Benoît s'émerveillait. La vie malgré tout. Vraiment malgré tout et malgré nous.

Il m'est arrivé à plusieurs reprises de m'étonner et d'interrompre Benoît. « Non, mais ça, c'est vraiment du Lacroix! Comment vous faites? Comment vous faites pour toujours trouver l'allumette qui allume la bougie? » Et lui de me répondre : « Je n'ai aucun mérite. Le beau sera toujours plus beau que le laid. Le bien sera toujours meilleur que le mal. Le bien est irréversible. »

Ça, pour moi, c'est du pur Lacroix!

Je n'ai jamais osé prétendre que Benoît était un ami intime, mais il a changé ma perception de la spiritualité et ma vision de la foi. À travers lui, j'ai compris que j'avais la foi en l'Homme. Je crois en l'Homme. Malgré tout. Malgré l'Homme.

Un jour, j'ai raconté ça à une amie de Benoît, une vraie. « Tu lui as dit à Benoît? », qu'elle m'a demandé. « Non », que j'ai répondu. « Qu'est-ce que tu attends? », qu'elle me relance.

J'ai immédiatement pris le téléphone :

- Benoît? C'est Alain Crevier.
- Ah! Comment vas-tu?
- Je vais bien. Benoît, t'ai-je dit que tu as changé ma vie?
- Non.
- Je tenais à te le dire.
- Ah ben, ça alors!

Il a dû me trouver très étrange. Je n'ai jamais regretté mon appel. J'espère qu'à la fin de ce passage terrestre, Benoît se souvenait combien nous sommes nombreux à l'aimer.

Mais, que veux-tu, Benoît, on n'a pas de mérite.

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