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Bombardier en Suède : « Je pense que quelqu'un nous a menti »

Radio-Canada a obtenu les transcriptions d'écoute électronique qui seront présentées en preuve cette semaine lors d'un des plus importants procès pour corruption jamais instruits dans ce pays, soit celui d'un employé de Bombardier en Suède, Evgeny Pavlov. Elles témoignent de la tourmente que cette histoire, portant sur un contrat de 340 M$ US décroché en 2013 en Azerbaïdjan, a engendrée au siège social de Montréal.

Un texte de François Messier

En ce 19 décembre 2016, la vice-présidente à la gouvernance de Bombardier Inc., Sylvie Bourdon, est visiblement contrariée lors d’une discussion téléphonique avec Peter Cedervall, président de la division ferroviaire suédoise de la compagnie, Rail Control Solutions (RCS).

Trois jours plus tôt, le Globe and Mail a publié une longue enquête braquant les projecteurs sur le rôle joué par une mystérieuse société-écran, Multiserv Overseas, dans des transactions impliquant RCS et la filiale russe de la société montréalaise, Bombardier Transportation (Signal) Ltd.

Cette tuile arrive à un bien mauvais moment; deux jours avant cette publication, le grand patron de la société montréalaise, Alain Bellemare, avait redemandé au gouvernement fédéral de lui octroyer 1 milliard de dollars américains pour le développement de la C Series.

« Peter, nous avons eu la même discussion en juin-juillet [...] et nous avons eu plusieurs discussions avec ton équipe […] et ils ont tous confirmé à ce moment que "oui, Multiserv faisait un travail étendu [was doing some scope]" », lance Mme Bourdon à M. Cedervall. Cette information avait été refilée au Globe and Mail à l'époque, lui rappelle-t-elle.

« Je pense maintenant que peut-être quelqu’un nous a menti », ajoute-t-elle, sans savoir que l’unité anticorruption suédoise enregistre la conversation dans le cadre de son enquête, qui a mené à l’inculpation d’Evgeny Pavlov.

Le patron de la division ferroviaire suédoise tergiverse quelque peu, soutient que MultiServ a bien fait du travail, mais admet « que ce n’est peut-être pas aussi important » que ce qui a été avancé. « Je ne vois pas qu’ils ont fait beaucoup de travail significatif. Le plus significatif est probablement l’importation, la logistique, le financement », laisse-t-il tomber.

Il ajoute que les responsables des finances de sa boîte « courent à gauche et à droite et tentent d’arranger ça », mais reconnaît qu’il n’est pas en mesure de fournir un portrait complet de la situation. « Nous allons vous envoyer ce que nous avons, et nous ferons des mises à jour ensuite. »

« OK, mais quand cela sera-t-il fait? Parce que nous avons maintenant un siège social qui devient très nerveux, parce que c’est gros au Canada en ce moment. […] Daniel [Desjardins, vice-président principal, Affaires juridiques] est sur notre dos toutes les 10 minutes. Il parle maintenant d’organiser un appel avec toi et [le président et chef de la direction de Bombardier] Alain Bellemare. »

Peter Cedervall promet d’envoyer le tout rapidement avant de raccrocher. D’autres conversations qu’il aura par la suite avec le grand patron de Bombardier Transport à Berlin, Laurent Troger, laissent cependant croire que ce qu’il a envoyé n’a guère satisfait la haute direction de Bombardier à Montréal.

MultiServ, « ce n’est pas notre problème », dit Troger

« Peter [Cedervall], j’ai un problème avec le rapport que tu m’as envoyé », lui dit Troger dans une conversation enregistrée le 20 décembre. « Tu donnes des informations, mais tu rends ça très, très difficile pour tout le monde de faire ce que j’appelle "une lecture simple intégrée" de ce que c’est. Tu sais, ce n’est pas très complexe de dire : "Voilà ce que nous faisons avec ces gens", "Voilà ce que nous vendons". »

MM. Cedervall et Troger critiquent également la façon dont Mike Nadolski, vice-président, communications et affaires publiques de Bombardier Inc., gère le dossier. Le premier dit être tenu dans le noir quant aux objectifs poursuivis, tandis que le second croit que M. Nadolski « écrit trop » et s’éloigne indûment d’une stricte trame factuelle.

Une semaine plus tard, la réponse de M. Nadolski est publiée par le Globe and Mail. Il y soutient que Multiserv gère des sous-traitants et assume le risque financier associé aux fluctuations du taux de change dans le cadre du contrat azéri. La firme russe a fait l’objet d’une vérification par un cabinet d’avocats international, écrit-il; elle est en règle, et il n’existe aucune interdiction de faire affaire avec elle.

« Bombardier agit en totale conformité aux lois et à son code d’éthique et de conduite interne; un code qui va au-delà des exigences légales », plaide-t-il. « Le simple fait de suggérer que ce n’est pas le cas est une insulte à l’entreprise et à ses dizaines de milliers d’employés », dit-il, en accusant le quotidien torontois de faire du « journalisme à sensation ».

D’autres conversations téléphoniques interceptées ensuite par l’unité anticorruption suédoise montrent cependant que, malgré cette réponse sans appel, le rôle exact de Multiserv continuera d’alimenter bien des conversations dans les semaines suivantes.

Le 5 mars, la chef des contrats et des affaires juridiques de la division ferroviaire suédoise de Bombardier, Carolina Lönn, souligne à des collègues que les journalistes ne lâchent pas le morceau. La télévision publique suédoise SVT et l’agence de presse TT suivent le dossier, et un autre journaliste – vraisemblablement de l’émission Enquête – pose des questions au siège social de Montréal.

Arrestation et reportages-chocs

L’affaire prend une autre tournure le 10 mars, lorsqu’Evgeny Pavlov, directeur des ventes de la division ferroviaire suédoise de Bombardier, est arrêté pour son rôle dans le contrat décroché par la filiale russe de Bombardier en Azerbaïdjan, en 2013. La justice refuse de le relâcher, de crainte qu’il ne fuie vers la Russie.

Pavlov travaillait à l’époque pour cette filiale russe. Il est soupçonné d’avoir agi de manière à ce que le consortium qu'elle dirigeait soit favorisé par le gouvernement de l'Azerbaïdjan et d’avoir versé des pots-de-vin en contrepartie. Il a plaidé non coupable. Il encourt 6 ans de prison s’il est reconnu coupable.

Au lendemain de l’arrestation d’Evgeny Pavlov, le grand patron de Bombardier Transport, Laurent Troger, appelle Peter Cedervall. « C’est très, très, très chaud », dit-il au président de la filiale suédoise. « Il y a tellement de sujets au même moment au Canada que cela a créé beaucoup de tensions », ajoute-t-il, évoquant une situation « critique ».

M. Cedervall lui souligne que Louis Drolet, directeur principal des services d’audit et d’évaluation des risques de Bombardier, est sur le point d’arriver à Stockholm. Il l'informe également que le vice-président de la division suédoise, Thomas Bimer, a été sommé de rester chez lui et que son bureau a été scellé en attendant que M. Drolet arrive.

Évoquant une enquête interne lancée par Bombardier Inc., M. Troger suggère à M. Cedervall de prendre une ou deux semaines de congé entre-temps. Le patron de RCS le convainc finalement du contraire.

MultiServ facture « 100 M$ pour de l'équipement payé 20 M$ »

Dans une conversation entre les deux hommes enregistrée le 12 mars, le patron de Bombardier Transport à Berlin, Laurent Troger, continue de presser Peter Cedervall de questions sur le contrat en Azerbaïdjan. Le rôle de Multiserv, pourtant publiquement défendue par Bombardier en décembre, demeure d’actualité.

Dix jours plus tard, des médias suédois et l’émission Enquête de Radio-Canada révèlent que Multiserv a versé 19 M$ US à la division ferroviaire suédoise de Bombardier, Rail Control Solutions, pour acheter les équipements de signalisation à installer en Azerbaïdjan. Elle les a ensuite revendus 104 M$ US à la filiale russe de la société montréalaise.

Après la diffusion du reportage suédois, le vice-président de RCS, Thomas Bimer, dira à Peter Cedervall que ces révélations lui ont fait l’effet « d’un ananas retiré des fesses ».

Dans les journées qui suivront, la haute direction de RCS, toujours talonnée par Laurent Troger, multipliera les discussions pour mettre sur pied une cellule de crise pour répondre aux allégations de ces reportages et trouver une façon de se sortir du bourbier.

La crainte de perdre des contrats

MM. Cedervall et Troger discutent notamment des moyens d’écarter Multiserv de toute transaction future. Le patron de la division ferroviaire suédoise de Bombardier préviendra cependant son patron à Berlin que cela risquerait de compromettre de futurs contrats en Russie et dans les anciens pays soviétiques.

Dans une conversation enregistrée le 2 avril, M. Cedervall indique que les « partenaires russes » qui dirigent Multiserv sont prêts à s’engager dans une restructuration « pourvu que l’on prenne soin de leurs intérêts à court terme. » M. Troger lui rétorque que cela doit être « à toute épreuve contre tout audit externe de la Banque mondiale ».

Si Bombardier est reconnu coupable d’avoir violé le code d’éthique de la Banque mondiale, elle ne pourra plus décrocher de contrats financés par l’organisation dans des pays en voie de développement. Des millions de dollars sont potentiellement en jeu.

Les documents judiciaires obtenus par Radio-Canada montrent en outre qu’Evgeny Pavlov n’est pas seul à être soupçonné dans cette affaire : le grand patron de la division ferroviaire suédoise, Peter Cedervall, son vice-président, Thomas Bimer, et trois autres employés de la firme sont toujours considérés comme des suspects par l'unité anticorruption suédoise.

Bombardier Inc. nie publiquement avoir agi de manière inappropriée dans cette affaire. Elle a depuis suspendu « certains de [ses] employés » en Suède, dont MM. Pavlov et Cedervall, a confirmé à Radio-Canada un porte-parole, Simon Letendre, sans donner plus de détails. Cette suspension restera en vigueur pour la durée de l'enquête interne de la firme.

« Notre relation d’affaires avec Multiserv Overseas Ltd. est également suspendue », a-t-il fait savoir, avant d'ajouter que Bombardier Inc. ne peut commenter davantage cette affaire tant que son enquête interne et les procédures judiciaires en Suède sont en cours.

Avec la collaboration de Luc Tremblay d'Enquête, de la télévision publique suédoise SVT et de l'agence de presse TT

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