L'affaire de la rémunération chez Bombardier illustre, de façon presque caricaturale, la déconnexion, la rupture, le fossé qui sépare le monde réel (dont vous et moi faisons partie) des élites et décideurs politiques et économiques qui semblent, dans certains cas, vivre dans une autre galaxie, un autre univers.

Une analyse de Gérald Fillion

Ce qui a été décidé dans le dossier des bonis chez Bombardier et ce qui se dit depuis, c'est très précisément ce genre de choses qui alimentent le cynisme, la colère, l'incompréhension dans la population, qui mènent aux discours racoleurs et populistes de certains politiciens, qui mènent aux extrêmes.

J'ai rarement reçu autant de commentaires de citoyens en colère, ulcérés, exigeant l'annulation de cette rémunération ou encore le remboursement de l'argent public injecté dans la C Series.

Alors que la quasi-totalité des citoyens mène des vies remplies d'obligations, d'espoir, de pain et de lait à acheter avant de rentrer à la maison, des dirigeants reçoivent des bonis qui leur sont octroyés parce qu’on a voulu les attirer et les inciter à atteindre des objectifs financiers et boursiers.

Quand on parle des grosses rémunérations de PDG de multinationales, on dit toujours la même chose. C’est exactement ce qu’a répété le président du comité de rémunération de Bombardier, Jean Monty, dans une lettre publiée en fin de semaine : « La capacité de Bombardier à livrer concurrence et à gagner dans un marché mondial très compétitif dépend de sa capacité à attirer et à retenir une équipe de hauts dirigeants de calibre international. »

Dans le monde des PDG...

Dans le monde des PDG, les bonis sont versés quand les objectifs financiers sont atteints, peu importe la façon d’y arriver. Ces objectifs doivent être atteints, voire dépassés, même si des employés sont mis à la porte, même si on délocalise des postes ou on ferme des usines, et malgré l'impact sur les travailleurs et leurs familles, sur les fournisseurs, etc. Dans ce monde-là, si vous avez 1000 postes à couper, une marge à faire remonter et une action à faire décoller et que vous atteignez vos cibles, vous aurez votre boni. La fin justifie les moyens.

Vous avez déjà vu l'action d'une entreprise bondir en bourse après l’annonce de suppressions d'emplois massives? C’est ce qui arrive presque tout le temps quand une multinationale fait une telle annonce. C’est incompréhensible pour les citoyens qui travaillent fort pour joindre les deux bouts. Mais, dans la galaxie boursière, on dit qu'un PDG qui réalise une telle opération agit dans l’intérêt de l’entreprise et des actionnaires. Et ce geste est généralement salué haut et fort en bourse.

Ça choque bien des gens et ça se comprend. Le scandale est multiplié par 100 chez Bombardier parce que les gouvernements du Québec et du Canada ainsi que la Caisse de dépôt et placement ont injecté 3,7 milliards de dollars canadiens dans l'entreprise. Si l’État n’avait jamais soutenu Bombardier, on argumenterait moins fort sur la rémunération des dirigeants de l'entreprise, mais on serait quand même en droit de s'interroger sur cette hausse de rémunération étant donné les emplois perdus et les pertes qui ont frôlé le milliard de dollars en 2016.

Le discours de Philippe Couillard

J'ai été très étonné, jeudi matin dernier, d'entendre le premier ministre du Québec Philippe Couillard, dire : « C’est une décision qui regarde l’entreprise et ses actionnaires. » Le premier ministre a durci le ton depuis, se joignant lentement à la dénonciation de la situation, mais il a rapidement salué la décision de l’entreprise, dimanche soir, de reporter d’une année, de 2019 à 2020, le paiement de la rémunération incitative.

Il y a cinq questions qui se posent :

  1. Pourquoi le gouvernement Couillard n’a-t-il pas prévu, lors de la signature d’une entente de 1,3 milliard de dollars en investissement dans la C Series, d’avoir un pouvoir d’influence ou de décision sur des enjeux aussi importants que le maintien d’emplois et la rémunération?
  2. Pourquoi le premier ministre du Québec s’est-il inquiété, dès le départ, du choix du moment pour verser cette rémunération et non pas de la rémunération en soi et de son augmentation? Est-il normal, aux yeux du premier ministre, qu’un PDG et un président de conseil gagnent autant d’argent, surtout quand une partie du financement de la société vient de l’État? En se disant satisfait du report d'une partie de l'augmentation de la rémunération de 2019 à 2020, Philippe Couillard confirme qu’il est à l’aise avec la rémunération totale des six hauts dirigeants de Bombardier et avec la hausse consentie.
  3. Pourquoi le comité de rémunération, dirigé par l’ancien PDG de Bell Jean Monty et dont fait partie Patrick Pichette, ancien vice-président de BCE et de Google, n’a-t-il pas tenu compte de l’investissement massif des institutions publiques dans l’entreprise, quand est venu le temps de juger de la pertinence d’octroyer une hausse de rémunération aux hauts dirigeants de la société?
  4. Pourquoi, même après avoir renoncé à son augmentation pour 2016, Pierre Beaudoin est-il payé des millions de dollars pour présider un conseil d’administration, une fonction généralement payée à 200 000 $ ou 300 000 $ dans les grandes entreprises canadiennes?
  5. Et n’est-il pas temps d’avoir une vraie discussion sur la rémunération des patrons et le pouvoir des actionnaires? Si le salaire moyen est de 80 000 $ chez Bombardier, est-il normal que le PDG gagne environ 160 fois ce salaire moyen? Est-il normal que la rémunération totale d'Alain Bellemare, à 12,7 millions de dollars canadiens, représente 257 fois le salaire moyen industriel au Canada? La moyenne des 100 PDG les mieux payés est de 193 fois. Pourquoi ne pas amorcer une discussion sur l'encadrement de la rémunération des dirigeants et la plafonner à 50 ou 100 fois le salaire moyen? Il y a 30 ans, nous étions à 40 fois le salaire moyen! Ne faudrait-il pas en discuter sérieusement? Avec ou sans le soutien de l'État, pourquoi Alain Bellemare doit-il obtenir 12,7 millions de dollars?

Dans les faits, si les objectifs financiers sont atteints, la rémunération totale pour les six plus hauts dirigeants de Bombardier atteindra 41,6 millions de dollars canadiens pour l’exercice 2016 au lieu de 43,4 millions. Pierre Beaudoin touchera, lui, 5,1 millions de dollars canadiens pour 2016 au lieu de 7,1 millions. Le seul changement, mis à part la renonciation de Pierre Beaudoin à son augmentation, c’est un report à 2020 plutôt que 2019 du versement de la rémunération incitative à long terme.

Rarement la déconnexion entre la population et des dirigeants n'aura été aussi flagrante. Malgré un appui massif du Québec pour soutenir la C Series et pousser le fédéral à injecter de l’argent dans l’entreprise, Bombardier se comporte comme une entreprise qui n’est pas concernée par ses intérêts et ses liens sociaux, économiques et politiques au Québec.

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