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Bras de fer entre Greenpeace et Résolu : qui dit vrai?

L'ONG écologiste Greenpeace accuse la multinationale Produits forestiers Résolu de « pillage » de la forêt boréale, voire de « crime forestier ». Résolu répond en poursuivant Greenpeace à hauteur de 7 millions de dollars, alléguant la « diffamation » et les « mensonges » prétendument proférés par Greenpeace à son endroit. Qui dit vrai?

Un texte de Luc Chartrand de l'émission Enquête

Cette guerre du bois entre écologistes et forestiers au sujet de la forêt boréale canadienne a pris une tournure virulente.

Résolu, la plus grosse compagnie forestière du Canada à l'est des Rocheuses, s'est retrouvée en difficulté en 2013, quand Greenpeace et le Grand Conseil des Cris ont déposé des plaintes contre l'entreprise. Résultat :  elle a perdu la certification environnementale du Forest Stewardship Council (FSC) sur plusieurs de ses territoires.

Le problème, c'est que cette certification qui garantit l'exploitation responsable des forêts est exigée par de nombreux grands acheteurs de papier.

L'affaire a pris une ampleur nouvelle, fin 2014, lorsque le géant américain du détail Best Buy, qui faisait imprimer ses dépliants sur du papier Résolu, a annoncé qu'il ne s'approvisionnerait plus auprès des usines de Résolu au Lac-Saint-Jean, région au coeur du litige au Québec.

Des travailleurs de la papeterie d'Alma ont fait les frais de cette décision, lors de la fermeture d'un des trois moulins à papier de leur usine. Résolu a attribué, en partie, cette fermeture à la perte du contrat avec Best Buy.

GREENPEACE SOUMISE À l'ÉPREUVE DES FAITS

Nous nous sommes attardés sur plusieurs documents produits par Greenpeace au fil de ses campagnes sur la forêt boréale. Parmi les messages du groupe environnementaliste, certains résistent à l'épreuve des faits, d'autres moins.

1. Seulement 5 % de la forêt protégée?

« Pour l'instant, on a seulement 5 % des forêts [qui sont] protégées [au Québec]. C'est une lacune majeure qui doit être réglée », dit Nicolas Mainville, directeur de Greenpeace au Québec et responsable national de la campagne sur la forêt boréale canadienne.

Mais ce chiffre, mis de l'avant depuis des années par les militants de Greenpeace, est assez éloigné de la réalité. Cela ne tient pas compte de la principale mesure de protection de la forêt boréale : la limite nordique.

Cette limite, qui a force de loi au Québec depuis 2002, trace une frontière au-delà de laquelle l'industrie forestière n'a pas accès. Selon les chiffres du Forestier en chef du Québec, cette limite a soustrait quelque 100 000 km carrés de forêt à la coupe.

On calcule donc aujourd'hui que plus de 40 % de la forêt boréale potentiellement exploitable est protégée contre l'exploitation forestière.

Nicolas Mainville estime pour sa part que la protection au nord de la limite nordique n'a pas la même force que celle donnée par le statut légal d'aire protégée. Le réseau des aires protégées couvrait, au 31 mars 2015, 9,16 % du territoire québécois (avec une cible de 12 % déterminée pour les années à venir).

Le chiffre de 5 % retenu par Greenpeace couvre essentiellement les aires protégées se trouvant sous la limite nordique duquel on a soustrait les territoires non forestiers, comme les tourbières ou les plans d'eau. « Ce qui reste de forêts protégées, c'est 4,9 % », dit-il.

2. Des images d'apocalypse

Les documents et vidéos de Greenpeace utilisent à profusion des images de fin du monde pour illustrer l'activité de l'industrie en forêt. Il faut un oeil averti pour détecter que plusieurs de ces images montrent en fait des forêts qui ont été dévastées par le feu avant que l'industrie ne vienne y récupérer des arbres déjà morts.

Les scènes lors de ces coupes de récupération après feu sont particulièrement lugubres.

L'ingénieur forestier Marc Bédard, de Produits forestiers Résolu, est choqué par ce type de communication. À ses yeux, la récupération de bois brûlé constitue plutôt un exemple de gestion durable de la forêt.

« S'il y a une pratique facilement justifiable, c'est celle-là. On récupère du bois qui est déjà mort, alors qu'on laisse pousser pendant ce temps des peuplements qui sont verts. Ce n'est pas de la récolte additionnelle », souligne-t-il.

Cette récupération ne trouve pas grâce aux yeux de Nicolas Mainville, de Greenpeace, pour qui le passage de la machinerie après un feu endommage des sols déjà fragilisés, ce qui nuit à la régénération. « Quand tu as une perturbation naturelle et que tu reviens ajouter une perturbation anthropique par-dessus, tu viens hypothéquer ta régénération naturelle », dit-il.

Les études scientifiques confirment cette vulnérabilité des sols après feu. Aussi, les directives sur les opérations forestières après feu sont de plus en plus restrictives et évoluent constamment. De nos jours, le reboisement après ces coupes est obligatoire partout où la régénération naturelle n'a pas été suffisante pour assurer le rétablissement de la forêt.

C'est le ministère québécois des Forêts qui oblige l'industrie à récupérer le bois brûlé en priorité au nom de la gestion responsable.

3. Le caribou forestier est-il en danger?

Le caribou forestier est l'emblème des campagnes de Greenpeace sur la forêt boréale. Cet animal constitue une « espèce en danger », selon l'ONG.

Or, « le caribou forestier n'est pas une espèce », affirme le biologiste Claude Villeneuve, qui dirige la chaire en éco-conseil à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

De fait, il n'existe qu'une seule espèce de caribou, le Rangifer tarandus. Le caribou vivant dans la forêt boréale canadienne - celui qu'on appelle caribou forestier - est le même animal que celui qui vit plus au nord, dans la toundra, et qui forme de grandes hardes migratrices. Le caribou forestier est ce que les biologistes appellent un « écotype », c'est-à-dire une population distincte sur le plan génétique.

Même s'il n'est pas une espèce, le caribou forestier bénéficie néanmoins de la protection des lois canadienne et québécoise en matière de biodiversité. Il est considéré comme menacé à l'échelle canadienne et classé vulnérable au Québec. De ce fait, le Québec a une obligation légale de le protéger.

Les effets néfastes de l'exploitation forestière sur le caribou forestier, que dénonce Greenpeace, sont bien documentés sur le plan scientifique. La coupe serait en fait une des principales raisons du déclin de cet animal, qui ne cesse de retraiter vers le nord.

Un des effets de la coupe est de favoriser l'augmentation des populations d'orignaux, qui trouvent une nourriture abondante dans les forêts en régénération. Et avec l'orignal suit une augmentation des prédateurs : loups, coyotes et ours noirs. Ces prédateurs, qui dévorent les faons du caribou, sont les principaux responsables de son déclin.

Greenpeace milite pour la création d'aires protégées de grande superficie pour protéger le caribou forestier.

Le PDG de Produits forestiers Résolu se montre très sceptique face aux arguments qui imputent à la foresterie une responsabilité directe dans le déclin du caribou des forêts boréales.

Dans les forêts situées au nord de la limite nordique, c'est-à-dire en dehors des territoires où il y a de l'exploitation forestière, les populations de caribous sont aussi en déclin, fait remarquer Richard Garneau.

« Il y a trois aires d'occupation du caribou au Québec et à Terre-Neuve où il y a du caribou forestier et du caribou toundrique - les deux écotypes. Et partout, les populations sont en trouble, là où il n'y a aucune perturbation reliée à la coupe », dit-il.

De fait, les populations de caribou sont en régression partout ou presque, et ce, pour des raisons qui ne sont pas toujours bien comprises. Le réchauffement climatique ou encore le déclin normal dû à un manque de nourriture qui suit une période de surpopulation sont des facteurs qui sont évoqués. Mais ces facteurs n'excluent pas la coupe forestière des causes probables du déclin.

MOBILISATION RÉGIONALE

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, où Résolu possède 13 usines - papetières ou scieries - cette confrontation entre industrie et écologistes est prise très au sérieux. Cinq municipalités régionales de comté (MRC) se sont regroupées pour former l'Alliance forêt boréale, un regroupement voué à la défense de l'économie forestière.

« Entre Greenpeace et nous autres, ce n'est pas le mariage parfait », dit Jean-Pierre Boivin, préfet de la MRC Maria-Chapdelaine et président de l'Alliance.

Résolu est dirigée par Richard Garneau, originaire du Lac-Saint-Jean, où il possède toujours une ferme. Il dit se battre pour les communautés qui ont besoin de l'économie forestière pour survivre.

À Alma, ville de 30 000 habitants, l'impact économique de la fermeture du moulin à papier est non négligeable, souligne Jean-Pierre Lebel, délégué syndical de l'usine. Car même si certains postes seront éliminés par des départs à la retraite, « au bout de la ligne, c'est 85 bons salaires qu'il n'y aura plus dans cette usine-là », dit-il.

Une certification menacée

La certification forestière FSC apparaît comme une victime collatérale de cet affrontement. Cette certification, créée il y a 20 ans, est gérée par des industries, des groupes environnementaux, des membres de la société civile et des Autochtones. Produits forestiers Résolu et Greenpeace en sont tous deux membres.

Mais devant un durcissement appréhendé des normes FSC, en partie attribuable à l'action de Greenpeace, le Conseil de l'industrie forestière du Québec laisse planer la menace d'un retrait de l'industrie de cette certification. Même chose pour l'association des industries forestières de l'Ontario.

Or, les forêts du Québec et de l'Ontario réunies comptent en superficie pour près du quart de tous les territoires certifiés FSC dans le monde. Une désaffection des compagnies forestières canadiennes, même partielle, constituerait un grave recul pour FSC.

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