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Brexit : les irréductibles europhiles de Gibraltar

Alors que le référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni au sein de l'Union européenne s'annonce extrêmement serré, il existe un coin du royaume où l'issue du scrutin ne fait pas de doute. Gibraltar est, dans tous les sens du terme, très attaché à l'Europe.

Jean-François Bélanger

  Un texte de Jean-François Bélanger

Lieu mythique par excellence, Gibraltar frappe l'imaginaire. L'une des deux colonnes d'Hercule dans la mythologie grecque, porte d'entrée de la Méditerranée, le rocher marque un carrefour entre l'Europe et l'Afrique. Parcelle de terre britannique à la pointe sud de l'Espagne, Gibraltar est un paradoxe.

L'endroit est si minuscule qu'il a fallu empiéter sur la mer pour y construire une piste d'atterrissage. C'est sans doute le seul aéroport international au monde où les avions doivent partager la route avec les voitures, la circulation s'arrêtant quelques minutes, plusieurs fois par jour, le temps de permettre les atterrissages ou les décollages.

C'est aussi la seule frontière terrestre du Royaume-Uni avec l'Europe continentale. Une frontière que traversent chaque jour 30 000 personnes, soit l'équivalent de la population du territoire. C'est peut-être pour cette raison que les habitants de Gibraltar se sentent profondément européens. Selon un sondage récent, publié par le Gibraltar Chronicle, près de 88,3 % des électeurs de Gibraltar vont voter pour que le Royaume-Uni continue de faire partie de l'Union européenne.

Une campagne à sens unique

Les bénévoles du camp « Gibraltar Stronger In Europe » n'ont donc pas beaucoup de travail à faire pour convaincre les citoyens de voter en ce sens. Lorsqu'ils distribuent des dépliants sur la rue principale, ils récoltent beaucoup de regards complices et des remarques du genre « Of course, I'm in » (bien sûr, je suis « In »). Les commerces de la rue piétonne affichent aussi leurs couleurs, sous la forme d'un autocollant « I'm In », omniprésent sur les vitrines du centre-ville.

En fait, si le référendum sur le Brexit est le sujet dont tout le monde parle à Gibraltar, il n'y a pas vraiment de campagne, ou plutôt, elle est à sens unique. Le camp « Vote Leave » n'est tout simplement pas représenté.

John Bromfield, le seul Gibraltarien s'exprimant publiquement en faveur de cette option par des lettres d'opinion dans les journaux, a été propulsé par défaut chef officieux de la campagne eurosceptique. « Je me retrouve à jouer parmi les grands pour la simple raison que je suis le seul à me faire entendre en ce sens », dit-il.

De fait, tous les partis politiques, tous les anciens chefs de gouvernement, tous les syndicats et tout le milieu des affaires se sont prononcés et font activement campagne en faveur d'un avenir européen.

Selon Gemma Vasquez, qui dirige la campagne « Stronger in Europe », la raison est simple : Gibraltar a beaucoup profité de son appartenance à l'UE.

Gibraltar affiche en effet une opulence presque indécente. Le PIB par habitant est le troisième plus élevé dans le monde après le Qatar et le Luxembourg. Et l'économie continue de croître au rythme de 10 %, année après année.

Au-delà des subsides européens, le territoire a surtout profité de son statut unique qui lui permet d'offrir une fiscalité très avantageuse, notamment pour les entreprises, tout en leur donnant accès à tout le marché européen. Le secteur financier et celui des jeux de hasard en ligne sont aujourd'hui florissants.

Le quartier d'Ocean Village en est un bon exemple. Dans ce quartier des affaires et du jeu, les gratte-ciel modernes côtoient les quais d'une marina où sont amarrés des yachts valant plusieurs millions de dollars. C'est ici que s'est installé Nigell Birrell. Son site web lottoland.com a connu, en à peine trois ans, une croissance fulgurante. Parti de rien, il compte maintenant plus de 3 millions de clients et embauche 160 personnes venues d'un peu partout en Europe.

Nigell l'avoue : la communauté d'affaires s'inquiète des conséquences pour Gibraltar d'un vote britannique pour quitter l'Union européenne. Selon lui, le marché du jeu serait particulièrement touché.

Le ministre en chef de Gibraltar, Fabian Picardo, est encore plus tranchant. « Un vote en faveur de quitter l'Europe menace directement notre modèle économique actuel qui a assuré notre prospérité depuis 10 ou 20 ans ». Il fait donc activement campagne en faveur du statu quo. Et Fabian Picardo ne se prive pas d'agiter une autre menace à laquelle les habitants du rocher sont très sensibles.

Les habitants de Gibraltar sont habitués à vivre les contrecoups de la difficile relation avec le voisin espagnol. Beaucoup se souviennent de la fermeture de la frontière sous Franco et des nombreux blocages occasionnant des embouteillages jusqu'au centre-ville de Gibraltar chaque fois que les douaniers espagnols reçoivent de Madrid l'instruction de faire une grève du zèle. Et depuis une vingtaine d'années, chaque fois que des problèmes à la frontière se sont posés, la solution est venue des institutions européennes.

Tous ici voient donc avec une inquiétude croissante le camp eurosceptique gagner en popularité dans le reste du Royaume-Uni au fur et à mesure qu'approche l'échéance du référendum.

Les électeurs de Gibraltar s'apprêtent donc à aller voter en masse le 23 juin, nourrissant l'espoir que leurs 24 000 voix, si elles ne constituent qu'une goutte d'eau dans l'océan britannique, peuvent peut-être faire une différence dans un référendum qui s'annonce très serré.

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