On ne peut pas avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre. La première ministre britannique Theresa May en a convenu mardi après-midi, à Londres, lors de sa conférence très attendue sur le thème « Brexit, mode d'emploi ».

Une analyse de François Brousseau

On commence à y voir un peu plus clair sur ce que sera la relation future entre un Royaume-Uni « séparé » et le reste de l’Europe. La nouvelle, c’est que le gouvernement de Londres assume désormais la radicalité de la rupture.

Pourtant, durant les six premiers mois qui avaient suivi le choc du 23 juin dernier, lorsque les Britanniques s’étaient décidés en faveur de la sortie de l’Union européenne (UE) par un vote de 52 % à 48 %, on avait eu la forte impression d’un flottement au sommet du pouvoir à Londres.

Les tenants du Brexit voulaient certes sortir de l’UE, ils voulaient « reconquérir le contrôle des frontières », thème central de la campagne référendaire (avec un certain parfum de xénophobie), mais… tout en conservant l’accès au marché unique des biens et services, si important pour les exportateurs britanniques et pour la City de Londres, centre mondial de la finance.

On voulait en quelque sorte le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière…

Certains Britanniques auraient voulu la fermeture et le contrôle ferme des frontières aux migrants, y compris ceux de l’UE (c’est là-dessus que s’est joué, pour une bonne part, la campagne référendaire au printemps dernier)… tout en maintenant l’accès britannique, sans frais, aux grand marché continental.

« Ou bien vous êtes dedans, ou bien vous êtes dehors ! »

Mais l’Europe de Bruxelles, sous leadership allemand, a tenu tête aux manœuvres de Londres a maintenu une ligne nette. C’est tout ou rien, a dit en substance Bruxelles aux Anglais : « Ou bien vous êtes dedans, ou bien vous êtes dehors ! » La libre circulation des marchandises et des services, mais sans libre circulation des citoyens de l’Union européenne… c’est non.

Theresa May en a tiré ses conclusions. Dans son discours de ce mardi, elle dit : « Nous ne nous accrocherons pas à des morceaux d’adhésion ou d’appartenance à l’Union européenne; nous ne serons pas des semi-membres de l’Union. Les Britanniques, les yeux bien ouverts, ont choisi de partir. »

Il découle logiquement de tout cela, selon Mme May, que « nous ne pouvons rester membres du marché unique européen ».

Ce sera donc une rupture assumée et nette – ce qu’on appelle là-bas le « Hard Brexit » (Brexit dur) – même si Mme May n’aime pas le terme.

Un front européen resté uni

Une des explications de cette évolution, c’est que le front européen face au Royaume-Uni est resté fort…

Effectivement, jusqu’à maintenant, les leaders européens sont restés étonnamment unis et fermes, face aux atermoiements, aux divisions et aux manœuvres des Britanniques.

Il reste à voir si ce front se maintiendra au fil des mois et des années, après que Londres aura officiellement– d’ici au 30 mars 2017 – invoqué le fameux article 50 du Traité de Lisbonne, qui lance le tic-tac de l’horloge, avec une échéance implacable : deux ans maximum pour conclure le divorce.

Cela ne signifie pas pour autant que les Britanniques auraient « perdu » la bataille de la négociation qui s’ensuivra.

Par exemple, Mme May voudrait d’emblée entreprendre des négociations de libre-échange avec l’Europe et d’autres régions du monde. À Paris, Bruxelles et Berlin, on répond que c’est impossible tant que le Royaume-Uni reste formellement membre de l’Union et que le divorce n’est pas consommé.

Le Royaume-Uni se rêve en paradis…

On lit aussi dans la presse britannique, ces jours-ci, que le Royaume-Uni « libéré » de l’Europe pourrait choisir de devenir une sorte de nouveau paradis fiscal pour conserver ou attirer les investissements…

C’est ce qu’a déclaré en fin de semaine le chancelier de l’Échiquier (ministre des Finances) Philip Hammond, selon qui le Royaume-Uni pourrait pratiquer à grande échelle le dumping fiscal et social – donc un abaissement des normes du travail – pour relancer l’économie britannique face à la mondialisation.

Idée immédiatement dénoncée par le chef de l’opposition, le travailliste radical Jeremy Corbyn.

Selon M. Hammond, si le Royaume-Uni ne devait obtenir « aucun accès au marché européen », le pays pourrait alors « changer de modèle économique pour regagner de la compétitivité ».

On parle aussi d’une nouvelle relation, plus étroite, entre les États-Unis et le Royaume-Uni, avec des facilités commerciales.

Les déclarations tonitruantes et fort peu diplomatiques du nouveau président américain Donald Trump sur le Brexit, « chose formidable qui pourrait bientôt être imitée par d’autres pays européens » et sur « la conclusion rapide d’un nouveau traité commercial avec le Royaume-Uni »… vont dans le sens de cette recherche active, par Londres, d’alternatives économiques à la relation qui se termine avec l’Europe.

Londres profite aussi du fait que le Brexit (décidé, annoncé… mais non réalisé dans les faits) n’a pas encore eu d’effets économiques délétères.

Conclusions provisoires sur le feuilleton du Brexit :

  • Les Britanniques assument désormais la rupture avec l’Europe et regardent ailleurs. Mais il y aura encore des débats à l’interne, notamment sur les prérogatives du Parlement dans le processus, au sujet desquelles la Cour suprême doit se prononcer fin janvier.
  • Le défi du Brexit, comme celui posé par Donald Trump avec ses déclarations provocatrices sur l’Europe et l’OTAN, n’a pas eu – pour l’instant – l’effet de « détricoter » davantage l’UE. On a plutôt l’impression, au contraire, d’une réaction unitaire, d’un réflexe de survie. Autrement dit : le Brexit fait peur bien plus qu’il n’inspire…

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