Quand on y pense, les probabilités que l'ultime tournée des Tragically Hip dérape étaient énormes. C'est pourtant l'inverse qui s'est produit, comme si la présence de l'implacable faucheuse a mené le groupe et son chanteur Gordon Downie à une résilience hors du commun.

Un texte de Philippe Rezzonico

À priori, une fois passée l'onde de choc de la terrible nouvelle du cancer dont souffre Downie, une tournée ressemblait à une fausse bonne idée. Bien sûr, l'intention d'offrir à des milliers d'amateurs l'occasion de saluer une dernière fois ce groupe rock qui a marqué d'un sceau indélébile le paysage musical canadien était plus que louable, d'autant plus que c'était le désir de Downie, il ne faut pas en douter.


Mais il y avait une crainte légitime que cette tournée se transforme en un dernier tour de piste un peu morbide. Comment Downie allait-il réagir à la progression de la maladie? À son suivi médical? Sa prestation sur scène allait-elle en souffrir? Sa puissance vocale? Tant d'interrogations subsistaient. Le cancer est une saloperie de maladie qui ne fait pas de quartier.

Personne ne désirait d'une tournée aux airs de Mourir sur scène, comme le chantait Dalida. Pour avoir vu Jérôme Lemay, des Jérolas, s'évanouir à la salle Wilfrid-Pelletier trois semaines avant son décès, et B.B King ressembler à un fantôme dans cette même salle, quelque temps avant sa mort lui aussi, je vous assure que ça vous chavire l'estomac.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je ne me suis pas procuré de billet pour cette tournée. Je n'avais pas le goût de revivre ce sentiment. Après avoir vu ce que le groupe a offert à Vancouver et à Ottawa depuis cinq semaines, j'avoue que je m'en mords un peu les doigts, même si j'ai vu le groupe à maintes reprises au cours des trois dernières décennies.

La voix de Downie est au rendez-vous

Après avoir visionné des vidéos amateurs, lu des commentaires sur les réseaux sociaux et parlé à des amis qui ont assisté à un spectacle de la tournée au Canada, le verdict est unanime : Downie, affublé de son haut-de-forme, ne bouge plus autant qu'auparavant sur scène, lui qui nous a habitués à interpréter ses chansons en gesticulant sans cesse. Mais la voix est au rendez-vous . Bref, diminué, mais totalement présent, le grand monsieur. À ses côtés, Bobby Baker, Johnny Fay, Paul Langlois et Gord Sinclair sont à leur mieux pour survoler l'œuvre des Tragically Hip. Et ce n'est pas qu'une formule creuse.

Depuis le début de la tournée, la sélection des chansons proposées a changé du tout au tout d'un soir à l'autre. Des titres que l'on qualifie d'incontournables comme New Orleans is Sinking, Fully Completely et même Courage - pourtant d'actualité - n'ont pas été systématiquement interprétés à chaque spectacle.

Il y en a aussi pour qui telle ou telle chanson évoque un souvenir impérissable : un moment charnière de leur vie, une amitié, un amour de jeunesse, une rupture ou même un mariage, comme ce type qui précise sur la page Facebook des Tragically Hip que c'est Bobcaygeon qui se faisait entendre quand sa future épouse s'est dirigée vers l'autel avant de dire « oui ».

Cette tournée a permis de démontrer plus que jamais que le lien indéfectible qui existe entre le groupe et ses amateurs partout au pays, mais surtout de mesurer son immense popularité au Canada anglais. Un ami qui a vu l'un des trois spectacles présentés à Toronto m'a dit que si quelqu'un cherchait à définir ce qu'était la culture canadienne en général et ontarienne en particulier, tout tenait dans The Tragically Hip.

Tragically Hip plutôt que les Jeux de Rio

Il n'a sûrement pas tort. Comme vous le savez peut-être, le dernier spectacle de la tournée sera présenté samedi soir à 20 h 30 à Kingston, ville natale du band. Plusieurs plateformes de CBC/Radio-Canada (Radio One, Radio2, cbcmusic.ca, ICI Musique) vont le retransmettre en direct (télé, radio, web).

Si l'importance des Tragically Hip et son héritage musical était encore sujet à débat, notez bien ceci : à 20 h 30, le réseau de télévision CBC, qui a payé une somme colossale pour acquérir les droits de la retransmission des Jeux olympiques de Rio, interrompra sa diffusion - un samedi soir! - pour retransmettre en direct et sans pauses publicitaires l'ultime concert des Tragically Hip. Ça en dit long.

Excellente décision, en définitive. Après tout, Downie mérite assurément une médaille de platine pour son courage. Et il faut admettre qu'il y aura quelque chose d'émouvant à vivre collectivement, d'un océan à l'autre, ce dernier spectacle.

Oui, des adultes ont pleuré à chaudes larmes dans les arénas durant cette tournée. Oui, tout le monde sait que l'irréparable surviendra. Mais pour les rencontres, les retrouvailles, les amitiés et les souvenirs vécus par des milliers de Canadiens lors de cette série de spectacles, cette tournée aura été tout sauf morbide. Bien au contraire, elle aura été comme un ultime pied de nez, comme un doigt d'honneur bien senti à la mort. Et surtout, surtout, elle aura été pour tous une véritable célébration de la vie.

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