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Carnet de bord : dans la communauté autochtone de Wapekeka

Notre vidéojournaliste Martine Laberge s'est rendue à Wapekeka dans le Nord de l'Ontario pour y réaliser des reportages après le suicide d'une jeune fille de 12 ans. Dans ce carnet de bord, elle raconte les trois jours qu'elle a passés dans cette communauté autochtone frappée encore une fois par la tragédie.

Un récit de Martine Laberge

Je n’oublierai jamais la première image que j’ai tournée lorsque je suis arrivée à Wapekeka en ce samedi matin du mois de juin. Le ciel était d’un bleu éclatant, le soleil était radieux et l’odeur de roses sauvages parfumait l’air.

Lorsque j’arrive dans une réserve autochtone du Grand Nord de l’Ontario, j’ai souvent l’impression de rentrer à la maison. Wapekeka ne fait pas exception. Le sentiment est inexplicable : j’ai la peau blanche, les yeux bleus et les cheveux blonds. Je suis Franco-Ontarienne, mais j’ai pourtant cette sensation d’être chez nous.

Ça, c’est la première impression. Avant le moment où inévitablement la réalité me rattrape et je me rappelle pourquoi je suis là.

J’ai appris au fil des ans que l’important pour moi, c’est de sortir ma caméra et de commencer à tourner des images. Sinon, je risque de me laisser emporter par l’angoisse de la carte mémoire vide (c’est ma version à moi du syndrome de la page blanche).

I want to die

Je veux mourir. C’est la première image que j’ai filmée. Les lettres en rouge avaient été écrites à l’endroit même où Jenara Roundsky, 12 ans, s’est enlevé la vie le 13 juin dernier.

La jeune fille a choisi la patinoire extérieure de la communauté, un lieu de rassemblement où les adolescents - été comme hiver - passent leurs soirées. Plus précisément, elle s’est suicidée dans l’abri qui nous protège des intempéries et où l'on peut s’asseoir pour lacer ses patins. C’est là que Jenara a décidé de s’enlever la vie, à travers les graffitis laissés derrière par des amis.

Depuis, les jeunes s’y rendent pour pleurer son départ et celui des autres : Jolynn Winter s’est enlevé la vie le 8 janvier. Quelques jours après, Chantell Fox suivait l’exemple de son amie. Les trois jeunes filles avaient 12 ans. D’autres graffitis se sont ajoutés. Sur le mur tout près d’où Jenara a été retrouvée, on peut lire :

Chantell

Jolynn

I miss you

Come back

Sur le banc, celui où Jenara est montée une dernière fois, des chandelles forment un cœur. Des dessins ont aussi été laissés derrière.

Ça, c’était samedi. Je venais tout juste d’arriver à Wapekeka. J’ai décidé d’aller déposer mon équipement dans ma chambre et je suis partie explorer le village avec seulement mon appareil photo.

Le village m’est familier; je suis venue il y a deux ans lorsque la seule école de la communauté a été complètement détruite par un incendie. D’ailleurs, la patinoire, ce lieu devenu si triste, est juste à côté du site où se trouvait la vieille école. Une école temporaire a depuis été construite de l’autre côté; les trois endroits sont situés à quelques pas l’un de l’autre.

Après avoir fait le tour des rues du village, je prends le chemin du retour. Près de l’endroit où je suis logée, j’entends crier : « Hey, didn’t you come here once already before? ».

Un homme aux cheveux longs grisonnants, assis sur une chaise sur la galerie d’une maison, cigarette entre les doigts, se demande s’il m’a déjà vue avant dans la communauté. Il me fait signe de m’approcher, et c’est alors que je le reconnais : Ivan Sakakeep, directeur de l’école.

Ivan est heureux de me voir, il me fait signe de m’asseoir près de lui et se met à rire en me racontant qu’il avait bien cru me reconnaître. Je le reconnais aussi, c’est un homme au regard doux qui aime faire des blagues.

Je lui demande comment il va, quelle est l’atmosphère dans la communauté depuis les suicides (je suis journaliste après tout et j’ai un travail à faire…). Je ne vais pas tellement bien, me répond-il.

Ivan habite tout près de la patinoire. Le soir du 13 juin, il a entendu des cris à l’extérieur. Il a couru dans la direction des cris et c’est là qu’il a vu Jenara, sans vie. Il ne sait pas combien de temps il a essayé de la réanimer. Il raconte que c’était comme si le temps s’était arrêté. Jenara Roundsky était une amie de la famille. Elle passait souvent saluer Ivan, et venait jouer avec son chien Greyboots, un chien couleur caramel avec les pattes grises.

Ivan me raconte que Jenara était douce et généreuse. Le directeur d’école ajoute que ça fait maintenant trois de ses élèves qui s’enlèvent la vie depuis janvier. « Il faut que ça cesse », me dit-il, les yeux pleins d’eau. Il accepte de m’accorder une entrevue à la caméra, mais demain seulement. « Aujourd’hui, j’ai assez parlé ».

Dimanche

Les matins sont toujours très calmes dans les communautés autochtones éloignées que j’ai eu la chance de visiter. J’ai bien dormi, l’air est frais et la fatigue était au rendez-vous. C’est le silence total lorsque je sors prendre l’air vers 9 h.

Vers 10 h 30, je vois quelques personnes dans les rues. Plusieurs se préparent à aller à la messe de 11 h. À Wapekeka, malgré une population d’à peine 400 habitants, il y a trois églises.

C’est à la sortie de la messe de l’église anglicane que je rencontre Jordan (nom fictif). C’est elle qui vient vers moi. Curieuse, elle veut voir ma caméra de près. Elle veut aussi que je la prenne en photo, que je fasse un « film » d’elle.

Je lui explique pourquoi je suis là : pour faire un reportage sur les suicides dans sa communauté. À chaque fois que je dis cette chose, que je la nomme, que j’ose en parler, la réaction est la même. Une tristesse s’installe, le regard dévie vers le bas, on me répond « oh, yeah… ». Ah, oui.

Jordan

Jordan a 14 ans. Elle fait partie du groupe de jeunes filles de la communauté identifiées comme étant « à risque ». Elle vient tout juste de revenir chez elle… Depuis janvier, depuis les suicides de Jolynn et de Chantell, elle se promène de ville en ville, de thérapie en thérapie.

Après être allée à Ottawa, Thunder Bay, Winnipeg et Sioux Lookout, elle est finalement rentrée à la maison - moins de deux semaines après le suicide de Jenara. Elle a appris la nouvelle de la mort de sa cousine alors qu’elle était en thérapie à Winnipeg.

Je lui demande pourquoi elle est revenue et si elle se sent assez forte pour être ici, alors que le chef a décrété l’état d’urgence, alors que la communauté tout entière est en deuil et alors que certaines de ses amies et de ses cousines sont, elles aussi, très fragiles.

« Je pense que oui…peut-être. » La réponse est loin d’être réconfortante. Comme c’est mon devoir de le faire, j’approche ses parents, qui discutent avec d’autres gens à la sortie de l’église. Je me présente, leur dis pourquoi je suis là et Jordan leur demande l’autorisation de pouvoir me parler devant la caméra. Ses parents acceptent, en me disant que c’est à Jordan de décider. On s’installe donc sur une table de pique-nique près du lac.

Un esprit mauvais s’est emparé de Wapekeka

Dès les premières minutes de l’entrevue, Jordan me confie qu’elle croit qu’un esprit maléfique s’est emparé de sa communauté. « Je l’ai senti, en janvier, lorsqu’il est arrivé. »

La jeune fille ajoute que certains aînés lui ont raconté une légende anishninawbe qui confirme ce qu’elle ressent. Durant mon séjour, j’ai demandé à plusieurs personnes s’ils croyaient qu’un esprit mauvais s’était emparé de la communauté. Les avis étaient partagés, certains n’y croyaient pas, d’autres oui.

Le témoignage de Jordan était par moment puissant et bouleversant, à d’autres moments beau et inspirant. La jeune fille de 14 ans m’a raconté avoir été au bord du désespoir, mais aujourd’hui, elle veut vivre. Son rêve? Apprendre à jouer de la guitare, écrire des chansons et devenir une rockstar. Un rêve d’adolescente typique.

Petite leçon de rituels anishninaabe

Avant de partir pour Wapekeka, je suis allée au dépanneur acheter du tabac. J’ai pris l’habitude d’offrir le tabac au chef d’une communauté qui m’invite chez elle. Le raisonnement est simple : la communauté m’accueille et ses résidents m’offrent des témoignages, je les remercie en offrant du tabac en retour.

C’est Joshua Frogg, le gérant du conseil de bande, qui a convaincu son chef de m’accueillir. Il m’invite chez lui lundi matin pour une entrevue.

En ouvrant la porte, l’odeur de sauge fraîchement brûlée me fait sourire. Le parfum me rappelle de beaux souvenirs de voyages dans des communautés autochtones et de belles rencontres que j’ai eu la chance de faire.

J’ai appris à aimer le rituel de la fumigation. Joshua me révèle qu’il le pratique chaque matin, « pour éloigner les mauvaises pensées », me dit-il. Il m’invite ensuite à passer au salon. La table est remplie d’objets de toutes sortes : des souvenirs, mais aussi une pipe, une coquille d'ormier et une grosse pierre ronde qu’il soulève. « Celle-là, je l’ai prise avant de partir du pensionnat », dit-il.

Un héritage douloureux

Joshua Frogg me raconte qu’il a fréquenté un pensionnat lorsqu’il était petit. Son père aussi. Un père qui n’a jamais su comment l’aimer, qui a subi d’importants traumatismes.

Nous avons parlé pendant de longues minutes. L’entrevue était non conventionnelle, ou plutôt différente de celle que l’on mène avec un politicien ou un chef d’entreprise.

Je lui demande pourquoi avoir décidé de m’inviter dans la communauté, alors que le chef s’est montré très froid et distant envers les médias. « Pour que tu racontes notre histoire », me répond-il.

Durant l’entrevue, il va révéler avoir été abusé sexuellement par le prêtre pédophile Ralph Rowe, qui était aussi un leader scout dans la communauté dans les années 1970 et 1980.

J’ai souvent entendu des aînés autochtones dire que la perte d’un enfant est la mort la plus tragique parce qu’on perd ainsi non seulement le présent, mais aussi le futur, un futur qu’on ne connaissait même pas encore. Ce qui rend le suicide d’un enfant encore plus triste, c’est de constater que c’est justement de leur futur que ces jeunes ne veulent pas.

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