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Centres d'injection : « on veut juste les garder en vie »

La Ville de Montréal pourrait accueillir trois centres d'injection supervisée d'ici la fin de 2016. Des centres basés sur le modèle de ce qui se fait déjà à Vancouver depuis 2003. C'est une approche complètement différente des problèmes de drogue, une approche compassionnelle qui a soulevé bien des débats.

Un texte de Benoît Ferradini de Second Regard

« On est ce qu'on est, mais ici c'est comme une famille », explique un toxicomane entre deux âges, l'oeil vif et la casquette vissée sur le crâne, qui vient de s'installer dans le cubicule où il se prépare à s'injecter son héroïne quotidienne. Nous l'appellerons Scorpion. Il est au centre d'injection supervisée Insite de Vancouver, un centre qu'il a fréquenté à plus de 3000 reprises depuis son ouverture en 2003.

Scorpion prépare sa dose. Un rituel difficile à observer pour les non-initiés. Une infirmière vient de lui donner de l'eau stérile, une coupelle en aluminium, une seringue propre. Ses gestes ont l'assurance de ceux qui ne se soucient guère du regard des autres. Il déplie un petit carré d'aluminium où se trouve la dose d'héroïne qu'il vient d'acheter dans la rue pour 20 $. Sous l'oeil de la caméra, on sent sa fébrilité au fur et à mesure qu'il progresse vers l'injection qui l'apaisera.

Des toxicomanes comme Scorpion, Insite en voit passer des centaines chaque jour. Certains à plusieurs reprises. En tout, le centre facilite quotidiennement près de 800 injections. Les infirmières présentes n'ont pas le droit d'aider lors de l'injection, mais surveillent tous les « clients », et interviennent en cas de risques pour leur santé. Les candidats à la désintoxication sont aussi les bienvenus. Ils peuvent se présenter n'importe quand pour profiter de l'un des 12 lits à l'étage, et entamer une cure.

« Dans la rue, on nous traite de drogués! »

« Quand vous entrez, vous voyez des personnes assises. Pour moi, ce ne sont pas des drogués, mais des victimes de dépendance », nous confie Scorpion, qui vient de terminer son injection et boit un café dans la salle de repos. Son visage est détendu, son regard est moins précis, mais son esprit est toujours vif. « Dans la rue, on nous traite de drogués! » conclut-il.

Drogués ou victimes de dépendances? C'est là tout l'équilibre entre la manière dont on a traité les toxicomanes pendant des décennies en Amérique du Nord et les nouvelles approches qui ont commencé à être adoptées dans les années 80, les programmes d'échanges de seringues d'abord, puis la création d'Insite à Vancouver en 2003, sur le modèle de ce qui se faisait déjà en Suisse et en Allemagne.

Le centre d'injection supervisée est toujours le seul du genre en Amérique du Nord, même si de nombreux groupes ont longtemps essayé d'en implanter dans d'autres villes canadiennes.

Montréal s'apprête d'ailleurs à recevoir ce printemps une réponse de Santé Canada à la suite de sa demande de créer trois centres d'injection supervisée.

« Il ne me semble pas que les oppositions qu'on a affrontées au début des années 90 [...] soient les mêmes aujourd'hui », avance Louis Letellier de St-Just, le président de l'association Cactus Montréal. Son organisme espère installer son centre d'injection supervisée au centre-ville de Montréal.

« On ne fait pas l'unanimité c'est bien clair, mais il y a eu un changement dans les mentalités [...] qui fait en sorte qu'on était convaincus que nous pouvions avoir cette chance, cette porte d'entrée pour mettre en place un centre d'injection supervisée », explique cet avocat qui se bat pour les droits des toxicomanes depuis de nombreuses années.

Une approche compassionnelle

La logique derrière les centres d'injection supervisée est totalement opposée à celle mise en place par la plupart des grandes villes d'Amérique du Nord. Les consommateurs de drogues étaient souvent condamnés pour simple possession de drogues et la seule solution de rechange était de leur proposer une cure de désintoxication.

C'est ce qu'a observé pendant des années Donald McPherson, aujourd'hui directeur de la Coalition canadienne des politiques sur les drogues. « Ici, on leur disait : "Oh, vous n'êtes pas prêts à arrêter la drogue? Revenez quand vous le serez!" Et on renvoyait les gens dans la rue, dans les ruelles, dans la jungle des surdoses et du sida. Alors qu'en Suisse, on leur disait plutôt : "non, venez dans les refuges, les centres d'injection, rencontrer les travailleurs sociaux, venez dans les programmes de méthadone." »

Donald McPherson est allé observer la situation en Suisse et a ensuite écrit la nouvelle politique de lutte contre la drogue de la Ville de Vancouver, appelée Les quatre piliers. C'est lui qui a suggéré la création d'Insite au maire de l'époque, Philip Owen.

Cette nouvelle approche de la toxicomanie mise en place par Vancouver à la fin des années 90 est une approche compassionnelle, une prise en compte des besoins des toxicomanes, en les considérant comme des malades et non plus comme des criminels.

« On veut améliorer leurs conditions de vie », souligne Liz Evans, considérée par beaucoup comme la mère d'Insite. C'est une ex-infirmière psychiatrique, militante de longue date pour les droits des marginalisés du quartier Downtown Eastside, à Vancouver. « On veut que quand ils se droguent, leur vie soit améliorée, qu'ils sentent qu'ils comptent, que la société a décidé qu'ils comptaient. »

Se cacher dans la ruelle

C'est exactement ce qui a changé la vie de Sheldon Holland, dépendant à la morphine depuis plus de 30 ans, et qui s'injecte encore une dose dans les locaux d'Insite tous les matins.

« J'étais comme les autres toxicomanes, on se cachait derrière les poubelles pour que la police ne nous voie pas », raconte-t-il alors qu'il marche dans la ruelle où il se droguait avant l'ouverture d'Insite.

« Je me sentais comme un être humain inférieur, parce que je devais me cacher. Vous êtes un adulte, vous avez 50 ans et vous avez besoin de vous cacher dans une ruelle pour faire ça! » poursuit-il avant de conclure : « Quand ils ont ouvert Insite, ça a ouvert les esprits des gens ».

L'ouverture d'Insite, en 2003, a également été un moment charnière dans la vie de Liz Evans. « Vous savez, c'est un endroit très spirituel, un centre d'injection. Le jour de l'ouverture, je me suis assise dans un coin et j'ai pleuré. Je ne pouvais pas croire que ces gens allaient pouvoir sortir des ruelles et qu'ils n'allaient pas mourir, et j'ai ressenti quelque chose de profond, si humain, si beau, c'était bouleversant », confie-t-elle, les larmes aux yeux.

Liz Evans est aujourd'hui consultante et travaille avec les villes et les gouvernements qui souhaitent changer leurs politiques antidrogue, avec l'espoir que l'exemple d'Insite soit utilisé par d'autres villes.

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