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Cette allégation de « relation intime » est une « calomnie », dit Marie-Maude Denis

Les journalistes Marie-Maude Denis et Patrick Lagacé ont expliqué jeudi à la commission Chamberland à quel point ils sont « choqués » que des policiers aient pu épier leurs communications avec tant de facilité. Ces techniques ont eu un « effet refroidissant » sur des sources journalistiques, qui constituent la base d'un journalisme de qualité, soutiennent-ils.

Un texte de François Messier

Mme Denis, qui anime l'émission Enquête, a notamment qualifié de « calomnie » l'allégation selon laquelle elle aurait eu une « relation intime » avec l'ancien chef de l'escouade Marteau Denis Morin.

Cette allégation est contenue dans la déclaration sous serment qui a permis à la Direction des normes professionnelles (DNP) de la Sûreté du Québec d'obtenir ses registres téléphoniques.

La journaliste était alors soupçonnée, comme cinq autres journalistes et cinq policiers, d'avoir divulgué des informations obtenues au moyen de l'écoute électronique visant l'ex-président de la FTQ Michel Arsenault dans le cadre de l'opération Diligence portant sur l'infiltration de l'industrie de la construction par le crime organisé.

« Il n'y a pas le début du commencement d'une once de vérité dans cette allégation », a-t-elle tempêté. « Et moi, je trouve ça vraiment déshonorant pour tous les policiers, les policières, les enquêteurs qui ont le souci de la vérité, que des calomnies pareilles se retrouvent dans un document judiciaire. »

« De tout temps, quand des femmes réussissent en journalisme, il y a toujours de petites rumeurs, des allusions d’histoire de chambre à coucher. […] Mais que ça se retrouve consigné dans un document judiciaire entériné par un juge de paix, je suis renversée, je suis choquée », a déploré celle dont les reportages ont notamment contribué à la mise sur pied de la commission Charbonneau.

« Comment une personne a-t-elle pu affirmer cela à l’enquêteur? C’est une bonne question sur les motivations. Et quelles questions ont été posées par l’enquêteur pour valider la véracité de ce ragot de machine à café? Je ne le sais pas », a encore dit la journaliste.

« Mais le message est très très clair pour tous les policiers actuels, retraités ou en devenir : "ne parlez jamais à un journaliste, encore moins à une journaliste, parce que vous allez être enquêté au criminel. Vous allez peut-être vous retrouver devant une commission d'enquête à venir nier une liaison avec un journaliste », a-t-elle déploré. « On est rendus là? »

Marie-Maude Denis a également déploré que la police se soit servie de ces « fabulations » pour étendre son « expédition de pêche » à son conjoint, le journaliste Éric Thibault du Journal de Montréal. « Moi, ça ébranle vraiment ma confiance envers le travail qu’on peut faire dans la police », a-t-elle laissé tomber.

Marie-Maude Denis n'a pas caché son dégoût face au fait que des policers aient pu éplucher ses contacts téléphoniques entre 2008 à 2013, grâce à l'autorisation judiciaire qu'ils ont obtenue en août 2014.

« J'ai trouvé ça extrêmement intrusif. Je suis capable de vous décrire ma vie en détail, où j'étais, à quelle heure, à qui je parlais, qu'est-ce qui se passait..., a-t-elle indiqué. Je regardais ligne par ligne par ligne, puis au bout de 20 minutes j'ai arrêté parce que j'étais trop dégoûtée, trop fâchée, je ne voyais plus ce que ça me donnait de pouvoir examiner ces données-là. Ils ont toute ma vie pendant 5 ans, puis ça finit là. »

« On a besoin d’une révolution dans les services de police », plaide Patrick Lagacé

Après Marie-Maude Denis, la commission Chamberland a appelé à la barre des témoins le chroniqueur de La Presse Patrick Lagacé, qui a été visé par des autorisations judiciaires demandées par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dans deux affaires distinctes.

La première autorisation a été obtenue après qu'il eut mis la main sur une contravention qui avait été donnée à Denis Coderre en 2012, alors que ce dernier n'était pas encore maire de Montréal. D'autres ont été obtenues lors d'une enquête pour abus de confiance ciblant des policiers soupçonnés d'avoir divulgué des informations.

M. Lagacé a également dit être « choqué » et « ébranlé », par les techniques policières déployées contre des journalistes. « Instinctivement, je ne pensais pas que c’était aussi facile d’aller chercher des mandats qui touchent des journalistes », a-t-il commenté. Toute cette histoire a assurément un « effet refroidissant » sur les sources des journalistes et sur l'ensemble des policiers.

Le chroniqueur a également souligné les moyens « disproportionnés et exagérés » mis en oeuvre par la police pour traquer ses sources journalistiques. Cette opinion est d'ailleurs partagée par des policiers qui lui ont écrit par la suite, a-t-il raconté, soulignant qu'il a été visé par 24 mandats différents par le SPVM dans le cadre d'une enquête criminelle visant le policier Fayçal Djelidi.

« Tout ça prend du temps, tout ça prend de l’argent. Moi, il y a des policiers du SPVM qui m’ont écrit dans la foulée de cette affaire pour me dire : "je ne sais pas si vous savez ce que ça représente, 24 mandats de surveillance, le travail qui est là-dedans" », a-t-il relaté.

À l'instar de Marie-Maude Denis, il a dénoncé le peu d'égard dont les policiers font preuve à l'égard des journalistes, et le manque de crédibilité des informations mises par les policiers dans leurs déclarations assermentées.

« Quand on voit le peu de débats qu’il y a eu au SPVM quant à la décision de permettre [aux enquêteurs] Borduas et Hanna de m’espionner - et à M. Borduas d’espionner d’autres journalistes - on voit qu’il n’y avait aucune sensibilisation sur l’importance du journalisme dans la société, a-t-il dit. Je ne veux pas parler d’inculture, mais c’était clairement dans leur angle mort. »

« Je suis sorti de cette saga avec une confiance ébranlée envers la police, que ce soit dans les des affidavits qui me concernaient, qui concernaient des collègues, ou qui concernent des policiers dans le projet Escouade », a-t-il poursuivi. « Je pense qu’il y a des soupçons qui se sont carrément inventés. Il y a des trucs qui ont été évoqués qui ne tiennent pas la route. »

M. Lagacé a profité de son passage pour faire plusieurs recommandations à la commission. Il a notamment plaidé pour que les chefs de police soient plus indépendants du pouvoir politique, tant au palier municipal que provincial. Il a par exemple souhaité que le patron de la Sûreté du Québec soit nommé par les deux tiers de l'Assemblée nationale plutôt que par le ministre de la Sécurité publique.

Le chroniqueur a également souhaité que de telles autorisations soient accordées par des juges de la Cour supérieure, et non par des juges de paix magistrats. Il a aussi plaidé pour qu'un « ami de la cour » soit présent lorsqu'un journaliste est visé par une telle demande, afin de « plaider pour le journalisme et le droit à l’information. »

Au terme de son témoignage, Patrick Lagacé a dit avoir bon espoir que la commission Chamberland aura eu un impact positif, peu importe les recommandations qui en sortiront en bout de piste..

Le chroniqueur a convenu qu'il y a présentement « quelque chose de brisé » dans cette relation, sans que cela ne soit « définitif » pour autant. « C’est sûr que la relation est un peu conflictuelle, mais ça ne change rien à l’estime que j'ai pour les hommes et les femmes qui font ce métier », a-t-il dit.

La commission Chamberland a le mandat d’enquêter sur les pratiques policières pouvant porter atteinte au privilège protégeant l’identité des sources journalistiques, et de faire des recommandations à ce sujet au gouvernement. Son rapport doit être soumis au plus tard le 1er mars 2018.

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