Elle a traîné le gouvernement canadien en cour pour faire valoir les droits de 163 000 enfants autochtones, qui sont aujourd'hui surreprésentés en foyer d'accueil au Canada. La professeure à l'Université McGill Cindy Blackstock mène toujours cette lutte sans relâche, non sans sacrifices. Portrait d'une combattante.

Un texte de Laurence Niosi

À la fin des années 1990, Cindy Blackstock travaillait aux services de protection de l’enfance dans la région de Vancouver. Quelle ne fut pas sa surprise de constater qu’en « traversant la rue », dans la Première Nation de Squamish, les services qui étaient offerts ailleurs ne l’étaient plus dans la communauté.

L’ancienne travailleuse sociale se souvient très bien d’un enfant atteint de paralysie cérébrale, dont la marchette tenait à peine avec un bout de ruban adhésif. Le gouvernement fédéral refusait de lui en payer une nouvelle, sous prétexte qu’il ne finançait qu’une seule pièce d'équipement médical tous les cinq ans pour chaque enfant.

« Ça aurait été financé sans hésitation à l’extérieur d’une réserve », lance, assise dans son bureau du pavillon Wilson Hall de McGill, cette militante qui, malgré les embûches, n’a jamais perdu le sourire.

« J'avais entendu des travailleurs sociaux parler de l'inégalité dans les réserves. Je n'ai pas vraiment compris l’amplitude de ce qu'ils disaient avant mon premier jour de travail », résume-t-elle.

Fille d’une mère blanche et d’un père de la Nation Gitksan, Cindy Blackstock a grandi en Colombie-Britannique dans un milieu ouvrier. La petite Cindy – qui aujourd’hui, à 53 ans, possède un doctorat en travail social de l’Université de Toronto, ainsi qu’une dizaine de doctorats honorifiques – ne connaissait pas la signification du mot « université » avant d’entendre le mot prononcé par un cousin éloigné.

« En tant qu’Autochtone dans le nord de la Colombie-Britannique, on ne s’attend pas à ce que tu deviennes quelqu’un. Cette idée que tu es “sauvage” est déjà dans la société. Ça vient par messages, de l’Indien et du cowboy [...], l’idée que tu es moins intelligent que les autres, que tu grandiras en vivant du bien-être social ».

Un parcours du combattant

Au tournant des années 2000, Cindy Blackstock et d’autres chercheurs ont constaté que pour chaque dollar reçu des provinces pour la protection des enfants non autochtones vivant hors réserve, les enfants des Premières Nations recevaient seulement 78 cents du fédéral. Le système ne permettait donc pas aux agences de protection de la jeunesse de remplir leur mandat, et les enfants autochtones continuaient à être envoyés en famille d’accueil en grand nombre.

Le comité auquel elle siégeait, qui a été mis sur pied par le gouvernement de Jean Chrétien, a donc soumis un rapport avec 17 recommandations… qui n’ont jamais été appliquées. Le gouvernement a plutôt commandé une seconde étude « plus détaillée » quelques années plus tard.

Pendant ce temps, les inégalités se creusaient.

« Et la question est devenue : à quel point sommes-nous courageux? Allons-nous faire une troisième étude pendant que les enfants continuent à souffrir, ou avons-nous le courage de poursuivre le gouvernement en cour? », souligne-t-elle.

Poser la question, c’était y répondre.

En février 2007, Cindy Blackstock a déposé une plainte contre le gouvernement du Canada devant le Tribunal canadien des droits de la personne (TCDP), dénonçant la discrimination raciale à l’endroit des enfants autochtones.

Bien que le Tribunal lui ait donné raison neuf ans plus tard, elle était loin de se douter du véritable parcours du combattant qui l’attendait.

La Société de soutien à l'enfance et à la famille des Premières Nations du Canada, l’organisme qu’elle dirigeait (et dirige toujours), a perdu son financement d’Ottawa « presque immédiatement ». Le gouvernement a en outre multiplié les procédures – parfois illégales – afin de faire tomber la cause, notamment en l’espionnant et en surveillant sa page Facebook et ses courriels.

Le commissaire à la protection de la vie privée a même ordonné au gouvernement de cesser ces activités et de verser 20 000 $ à Cindy Blackstock, argent qu’elle a donné à des organismes d’aide à l’enfance.

Avant même la tenue des plaidoiries en octobre 2014, le gouvernement canadien avait déjà dépensé 5,3 millions de dollars en frais juridiques.

Une victoire de courte durée

La victoire est finalement venue le 26 janvier 2016. Le TCDP a alors statué qu’Ottawa exerçait une discrimination à l'endroit des enfants dans les communautés. Le gouvernement était sommé de mettre en oeuvre le « principe de Jordan », qui vise à assurer aux enfants autochtones le même accès aux services de santé que les autres petits Canadiens. Le principe a été créé à la mémoire du petit Jordan River Anderson, de la Première Nation de Norway House au Manitoba, mort après que ni le gouvernement fédéral ni le provincial ne s'entendent pour prendre la responsabilité de financer ses soins à domicile.

La victoire a toutefois été de courte durée. Par quatre fois, le TCDP a blâmé Ottawa pour le traitement réservé aux enfants autochtones, concluant que peu de choses avaient changé depuis sa décision rendue en janvier 2016.

Le mois dernier, la ministre des Services aux Autochtones, Jane Philpott, a déclaré que son ministère allait immédiatement augmenter le financement des programmes des services à l'enfance. Trop peu, trop tard?

« J’accueille l’honnêteté de la ministre, mais je ne vois pas de changement sur le terrain. Je crois qu’il y a un danger que ça n’aille pas au-delà du symbolisme », affirme Cindy Blackstock, laissant percevoir une certaine désillusion à l'égard d'un nouveau gouvernement qui ne remplit encore une fois pas ses promesses.

Éternelle optimiste

Quand elle était enfant, Cindy Blackstock travaillait comme cueilleuse de pommes de pin en forêt, dans le nord de la Colombie-Britannique. Une à une, elle les mettait dans son sac en toile de jute.

À bien des égards, dit-elle, cette activité ressemble au travail qu’elle fait aujourd'hui, chaque pomme de pin représentant en quelque sorte une pièce du casse-tête qu’elle tente de reconstituer. « Je suis toujours en train de cueillir des pommes de pin pour essayer de comprendre : pourquoi le Canada traite-t-il injustement ces enfants alors qu'il y a tant de progrès sur les questions LGBT et les questions relatives aux droits de la personne? »

Une autre qu’elle serait sans doute devenue amère au fil du temps et des déceptions. Mais Cindy Blackstock est une battante et une éternelle optimiste. Sa foi, surtout à l’égard des enfants, n’a jamais vacillé.

Cindy Blackstock se sépare d'ailleurs rarement de sa mascotte, un ourson en peluche représentant les 163 000 enfants pour qui elle lutte. Lors de l'entrevue, à la veille de la Saint-Valentin, un ourson qui tient un coeur trône sur son bureau. Un parmi plusieurs oursons qu'elle a collectionnés au fil des années.

« À chaque génération, nous avons une chance de créer une nouvelle société. Les bureaucrates avec lesquels nous traitons au gouvernement vont être remplacés par ces enfants, qui ont une compréhension totalement différente de ce qui est juste, et ils ne trouvent aucune excuse à la discrimination. C'est ce qui me donne beaucoup d'espoir », conclut-elle.

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