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Cinq questions pour comprendre la montée de lait de Trump

Le président Trump s'en est pris cette semaine aux pratiques commerciales du Canada, qu'il juge « très inéquitables » envers les producteurs laitiers américains. Une affirmation démentie de toutes parts au Canada. Qu'en est-il vraiment?

Un texte de Danielle Beaudoin

1. Pourquoi le lait fait-il les manchettes ces jours-ci?Le président américain, Donald Trump, a promis mardi aux producteurs laitiers du Wisconsin de revoir les accords commerciaux avec le Canada.Il estime que les pratiques commerciales du Canada sont très injustes envers les producteurs laitiers de cet État.

« Ce que le Canada fait à nos producteurs laitiers est une honte », a-t-il ajouté jeudi.

Le président Trump fait référence à la baisse des exportations américaines de lait diafiltré vers le Canada. À cause de cela, les producteurs laitiers du Wisconsin et de New York accusent des pertes de 150 millions de dollars, et des milliers de personnes se retrouvent sans emploi, selon l’industrie laitière américaine.Les fermiers de ces États se sont plaints au président Trump de cette situation et ils accusent le Canada d’avoir modifié sa réglementation à leur détriment.

2. Qu’a donc fait le Canada?Le gouvernement canadien n’a pas imposé de nouvelle taxe sur le lait diafiltré américain et n’a rien changé à sa réglementation, contrairement à ce que disent les fermiers américains.Par contre, les transformateurs et les producteurs canadiens se sont entendus pour favoriser le lait diafiltré d’ici. Donc, depuis quelques mois, les transformateurs canadiens produisent du lait diafiltré en achetant le lait frais aux producteurs locaux.« Le gouvernement n’a rien fait. On a négocié avec les transformateurs, et on offre ce produit à un prix compétitif », souligne Bruno Letendre, président de la Fédération des producteurs de lait du Québec, en entrevue cette semaine à RDI.

3. Les pratiques canadiennes sont-elles injustes?

Absolument pas, affirme l’ambassadeur du Canada aux États-Unis, David MacNaughton, dans une lettre adressée aux gouverneurs du Wisconsin et de l’État de New York. L’ambassadeur soutient que les politiques laitières du Canada ne sont pas responsables des pertes des fermiers américains. Il ajoute que le Canada n’a rien fait pour limiter les importations venant des États-Unis.

« L’industrie laitière canadienne est moins protectionniste que celle des États-Unis, qui érige des barrières techniques afin d’exclure les produits laitiers canadiens de son marché », écrit l’ambassadeur.

Bruno Letendre, président de la Fédération des producteurs de lait du Québec, croit aussi que le Canada n’a pas de leçon à recevoir des Américains sur l’ouverture du marché. Il rappelle que le Canada importe de 8 % à 10 % de sa consommation de produits laitiers, alors que les États-Unis n’en importent que 2 %.

Même son de cloche du côté des Producteurs laitiers du Canada, qui estiment que les Américains font erreur en blâmant le Canada pour ce qui se passe chez eux. Une porte-parole du regroupement, Isabelle Bouchard, explique que les États-Unis produisent trop de lait, ce qui fait chuter les prix et peut mener à des pertes de revenus chez les fermiers et à des pertes d’emploi.

« Jeter le blâme, à tort, sur une politique intérieure canadienne sans rapport n’améliorera en rien la situation », souligne Isabelle Bouchard dans un billet diffusé sur le site des Producteurs laitiers du Canada le 7 avril dernier.

Du même souffle, elle rappelle qu’au Canada, la gestion de l’offre « permet d’éviter la surproduction et réduit l’impact dévastateur des fluctuations du marché, comme celles que subissent les États-Unis à l’heure actuelle ».

4. Que vient faire dans tout ça la gestion de l’offre?

On ne peut pas parler de lait diafiltré sans parler de gestion de l’offre. Ce produit échappe aux tarifs douaniers ainsi qu’aux quotas imposés au lait frais, lorsqu’il entre au Canada. Pourquoi? Parce que le lait diafiltré est considéré comme un ingrédient quand il passe la frontière. Par contre, ensuite, les transformateurs l’utilisent comme du lait dans la fabrication du fromage. Et ils le préfèrent au lait frais, car il est moins cher.

Le lait diafiltré permet donc de contourner les règles de la gestion de l’offre, qui encadrent la production laitière au Canada. En vertu de ce système, seule une infime quantité de lait américain peut franchir les frontières canadiennes.

5. Faut-il s’inquiéter pour la gestion de l’offre?

Cette affaire a relancé le débat sur la viabilité de la gestion de l’offre au Canada, notamment chez les candidats à la direction du Parti conservateur. Le député de Beauce, Maxime Bernier, assimile la gestion de l’offre à un cartel, et promet de l’abolir s’il devient un jour premier ministre du Canada.

Un autre candidat conservateur, Steven Blaney, prend plutôt la défense de la gestion de l’offre. « Le lait canadien ne bénéficie d’aucune subvention spécifique alors que le gouvernement américain verse 990 milliards de dollars américains à l’ensemble du secteur agricole, dont des centaines de millions en subventions directes chaque année au secteur laitier », fait-il valoir.

Dans un billet publié mercredi sur Radio-Canada.ca, le journaliste Michel C. Auger estime que la gestion de l’offre « est d’autant plus menacée que le Canada est l’un des derniers pays à maintenir un tel système et qu’il est contesté à chaque négociation commerciale ».Michel C. Auger rappelle que les États-Unis n’aiment pas cette politique canadienne. Cependant, il estime que l’administration Trump ne partira pas de sitôt en guerre contre la gestion de l’offre. « Une renégociation de l’ALENA implique de choisir ses batailles et de bien cibler ses objectifs. Et la réalité est qu’on n’est pas rendus là du côté de l’administration Trump. »

Quelques données sur l'industrie laitière au Canada et aux États-Unis :

  • Le Canada compte environ 12 000 fermes laitières, avec 950 000 vaches;
  • Près de 80 % du lait canadien est produit au Québec et en Ontario;
  • Les États-Unis comptent plus de 49 000 fermes laitières, avec 9,3 millions de vaches;
  • Les États de Californie, du Wisconsin et de New York sont les plus importants producteurs américains;
  • Les fermes laitières canadiennes ont déclaré des revenus nets d'environ 6 milliards de dollars en 2015;
  • Les fermes laitières américaines ont déclaré des revenus nets d'environ 34,2 milliards de dollars en 2016;
  • Le gouvernement canadien estime que la balance commerciale entre les deux pays dans le secteur laitier est cinq fois plus avantageuse pour les États-Unis;
  • Les exportations américaines de lait vers le Canada ont atteint 631,6 millions de dollars américains en 2016;
  • Les exportations canadiennes de lait vers les États-Unis ont atteint 112,6 millions de dollars en 2016.

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