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Cinq questions sur l'intervention russe en Syrie

Les forces armées russes ont commencé à bombarder des positions détenues par les rebelles syriens après que le président Vladimir Poutine eut obtenu le feu vert de son Sénat pour soutenir l'armée de Bachar Al-Assad. La donne risque-t-elle de changer en Syrie? Décryptage de la situation en quatre questions.

Un texte de Ximena Sampson

1. Est-ce que l'entrée en jeu de la Russie pourrait changer les choses?

Pas vraiment, selon Thomas Juneau, professeur à l'Université d'Ottawa. La Russie venait déjà en aide au régime du président Bachar Al-Assad depuis le début de la guerre civile. Elle a fourni de l'équipement et envoyé des formateurs, des techniciens et des spécialistes en maintenance en Syrie, en plus de partager des renseignements.

Par ailleurs, les frappes russes ne permettront pas au régime Al-Assad de reconquérir le pays, croit M. Juneau. « On est encore dans un contexte de guerre civile. L'équilibre des forces sur le terrain n'a pas fondamentalement changé à cause de l'intervention russe. »

Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et chercheur invité au Washington Institute for Near East Policy, croit cependant que cette implication accrue donnera un nouveau souffle aux forces gouvernementales. « L'arrivée des Russes change la donne, soutient-il. Depuis six mois, l'armée syrienne recule. Elle a perdu plusieurs grandes villes dans le nord-ouest et beaucoup de jeunes recrues ne voulaient plus aller se battre. L'arrivée des troupes russes leur remonte le moral. »

2. Que cherchent à obtenir les Russes?

Officiellement, il s'agit de lutter contre le groupe armé État islamique (EI). Les djihadistes représentent une menace pour la Russie et il faut donc les détruire avant « qu'ils arrivent chez nous », a déclaré le président Vladimir Poutine. Mais en sous-main, les Russes cherchent surtout à se positionner en vue de l'après-guerre, croit le chercheur Thomas Juneau. « Quand on en arrivera aux négociations, et ce n'est vraiment pas tout de suite, de par sa présence militaire accrue sur le terrain en Syrie, la Russie aura plus d'influence, elle sera un joueur incontournable. »

D'une part, elle cherche à retrouver le statut de grande puissance qu'elle a perdu depuis la fin de la guerre froide et, d'autre part, elle veut soutenir un allié vital. « La Syrie est le seul allié russe dans le monde arabe, souligne Thomas Juneau. La chute du régime Assad, pour la Russie, ce serait une perte géopolitique énorme. »

3. Quel est le bilan des frappes occidentales jusqu'à maintenant?

Les chercheurs s'entendent pour dire que les frappes occidentales ont réussi à contenir l'avancée du groupe armé État islamique, qui détient actuellement 45 % de la superficie de la Syrie. Par contre, la grande majorité des zones qu'il contrôle sont semi-désertiques et peu peuplées. Elles abritent environ 2 millions de personnes, soit 15 % de la population qui reste en Syrie. « Ça aurait pu être pire s'il n'y avait pas eu les frappes de la coalition internationale », remarque Fabrice Balanche.

C'est ce que croit également Thomas Juneau, qui souligne que l'EI est un adversaire très expérimenté. « Ils ont beaucoup d'expertise militaire et réussissent à recruter de manière très efficace, localement et internationalement. Ils ont aussi toute une machine pour former les nouvelles recrues et les rendre opérationnelles rapidement. »

Les frappes militaires affaiblissent l'EI, mais elles ne seront pas suffisantes pour l'éliminer. Pour le défaire, ça prendra plus, croit le chercheur : la formation de troupes locales et un processus politique.

« À la base, l'État islamique, ce n'est pas un problème militaire, c'est un problème politique, dit M. Juneau. Ce sont des sunnites, en Irak et en Syrie, qui sont furieux pour toutes sortes de raisons et c'est pour ça que, dans certains cas, ils se joignent à l'EI. Aucun instrument militaire ne peut régler ça. »

4. À quoi s'attendre pour la suite?

Une conférence réunissant les principaux acteurs du conflit syrien est prévue pour le mois d'octobre. Les États-Unis, la Russie, l'Arabie saoudite, l'Iran, la Turquie et l'Égypte y seront. Il s'agira avant tout de mieux se coordonner dans les frappes contre l'EI. Et il va falloir accepter que Bachar Al-Assad fasse partie de la solution, croient les analystes.

« C'est un calcul compliqué pour la coalition, qui moralement soulève des questions très désagréables, mais en fin de compte, même si Assad est un tyran et un despote et qu'il est responsable de beaucoup plus de victimes que l'EI, si la coalition se met à bombarder les infrastructures et les forces d'Assad et que ça précipite son effondrement, la situation pourrait empirer », avance Thomas Juneau.

Un éventuel gouvernement de transition devra nécessairement inclure des éléments du régime, croit Thomas Juneau. Les Américains l'ont bien compris après leur expérience en Irak en 2003, lorsque les institutions se sont effondrées après que tout l'entourage de Saddam Hussein eut été écarté.

« Assad, c'est la clé du système, dit Fabrice Balanche. Il n'y a pas de remplaçant possible. Assad règne sur la communauté alaouite, sur l'armée et les services de renseignement. Les alaouites sont loyaux à Assad et pas à un autre. On ne peut pas le remplacer, tout le système se casserait la figure. »


5. L'attitude des Occidentaux envers Assad a-t-elle changé?

Quoiqu'en pensent les experts, les États-Unis et leurs alliés ne semblent pas prêts à vouloir dialoguer avec le président syrien.

Réhabiliter Assad « serait déjà une faute morale », a notamment déclaré mercredi le premier ministre français, Manuel Valls. Pour lui, il est absolument hors de question de faire quoi que ce soit qui puisse consolider le régime.

Lundi, à l'ONU, le président français François Hollande avait soutenu qu'une transition politique en Syrie passait par le départ du président syrien.

Devant le même forum, le président américain Barack Obama a lui aussi exclu toute collaboration avec le président syrien, qu'il a qualifié de « tyran » qui « massacre des enfants innocents ». En référence à la position russe, qui consiste à s'appuyer sur Al-Assad pour sortir de la guerre civile, M. Obama a dénoncé la logique consistant à soutenir « des tyrans comme Bachar Al-Assad » sous prétexte que l'alternative « serait pire ».

Seule note discordante, la chancelière allemande, Angela Merkel, a pour sa part soutenu que le président Assad devait jouer un rôle dans les négociations devant mener à la fin de la guerre civile. « Il faut parler avec de nombreux acteurs, et cela implique Assad, mais il y en a d'autres », a déclaré Mme Merkel.

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