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Combattre le sexisme dans les salles d’opération, un clic à la fois

Les femmes sont majoritaires dans les écoles américaines de médecine, mais toujours peu nombreuses à opter pour la chirurgie. Et pour vaincre la discrimination, certaines d'entre elles utilisent les réseaux sociaux.

Un texte de Sophie Langlois

La chirurgienne américaine Susan Pitt a eu un choc en voyant la page couverture de l'édition d'avril du magazine The New Yorker. Le dessin illustre quatre femmes penchées sur un patient, une réalité encore très rare dans les salles d'opération. Elle lance instantanément un défi sur les réseaux sociaux, avec deux mots-clés : #ILookLikeASurgeon et #NYerORCoverChallenge. Elle invite les chirurgiennes à reproduire en photo l'image du magazine.

Son but : combattre les préjugés et la discrimination, qui ont la peau dure dans cette spécialité. « S’il y a un étudiant avec moi, les patients assument souvent que l’homme est le chirurgien, même s’il est beaucoup plus jeune. Ils assument automatiquement que tu es l’infirmière ou un autre membre de l’équipe », raconte la chirurgienne, rencontrée à l’Hôpital universitaire du Wisconsin, à Madison.

Une initiative qui inspire

La chirurgienne Marianne Beaudin, qui pratique à l’hôpital Sainte-Justine, à Montréal, a répondu au défi de Dre Pitt avec trois autres collègues montréalaises. « Parfois, en répondant, le patient va retourner spontanément la tête vers mon étudiant qui est un junior, un homme, pour lui dire "ça va être correct docteur?" Alors qu’on vient d’avoir une discussion ensemble, c’était moi le docteur, c’était moi la chirurgienne. On ne ressemble peut-être pas au prototype, qui est encore l’homme blanc, mais on est là, et on existe! »

Aux États-Unis, alors que les femmes sont majoritaires dans les écoles de médecine, seulement 20 % des chirurgiens sont des femmes. « Beaucoup d’étudiants en médecine, dit Susan Pitt, ont cette fausse impression que la chirurgie est trop difficile, qu’il est impossible de concilier la chirurgie et la famille, que tu vas forcément divorcer. »

« C'est peut-être aussi un préjugé qui est ancré dans la tête des filles, ajoute Marianne Beaudin, avant même qu’elles commencent la médecine, de penser que la chirurgie, ce n'est pas pour elles. » Durant la résidence, qui dure de longues années, on travaille plus de 100 heures par semaine.

Aux États-Unis, la majorité des femmes accouchent durant leur résidence, sans congé de maternité. Si elles prennent plus de quatre semaines de congé, elles doivent reprendre l'année au complet. Résultat : 59 % des chirurgiennes américaines ont des enfants, 92 % des chirurgiens en ont.

Aussi des disparités de salaire

Aux États-Unis, le fossé salarial est béant. Une chirurgienne américaine touche, en moyenne, 100 000 $ de moins qu’un homme chirurgien. « Des études ont démontré que ce n’est pas parce que nous travaillons moins d’heures. C’est le préjugé implicite qui fait que les gestionnaires savent, inconsciemment, qu’une femme ne va pas négocier son salaire, souligne la Dre Pitt. Elle va prendre ce qu’on lui offre. C’est un bon plan d’affaires de leur offrir moins, on peut mettre ces économies sur d’autres activités ».

Il y a aussi une discrimination à l’embauche et quand vient le temps d’accorder des promotions. « Là aussi, c’est un préjugé implicite, selon Susan Pitt. Des études ont comparé la performance de deux CV semblables, le genre est modifié sur les CV et celui qui est au nom de l’homme l’emporte les deux fois, peu importe le CV. C’est un des effets du boys' club. Et pour faire partie du club, les femmes tolèrent ces préjugés. »

Et au Québec?

La réalité au Québec est un peu plus rose. « À cause de notre mode de rémunération, à travail égal, on reçoit le même salaire », explique Marianne Beaudin. Au Québec, 27 % des chirurgiens sont des femmes – c’est 35 % en chirurgie pédiatrique – et elles ont droit à un congé de maternité. Mais la pression du milieu incite plusieurs femmes à revenir rapidement au travail. Question de contrer le préjugé qu'une maman chirurgienne travaille moins fort qu’un papa chirurgien.

Marianne Beaudin est enceinte de son deuxième enfant.

Une campagne planétaire

Avec le mot-clé #ILookLikeASurgeon, les chirurgiennes ont brisé leur isolement et découvert des alliés – hommes et femmes – partout dans le monde. Des chirurgiennes dans une cinquantaine de pays ont répondu au défi de Susan Pitt, qui a été renversée de voir l’ampleur de la réponse sur les réseaux sociaux. Pendant deux semaines en avril, le mot clé #NYerORCoverChallenge est cité dans 21 000 tweets par plus de 9000 abonnés avec une portée de 147 millions d’impressions.

Ce sera peut-être l’héritage le plus durable de cette campagne, un nouveau réseau d’alliés. La Dre Pitt espère que cette mobilisation donnera aux chirurgiennes la force de rejeter l’inacceptable. « On ne doit plus accepter d’être dénigrée parce qu’on est une femme, de se faire dire qu’on ne peut pas être chirurgienne, de retourner à nos chaudrons. On doit rejeter tous les commentaires sexistes, le harcèlement sexuel, on apprend à se taire pour continuer et devenir chirurgienne, mais cela nous ronge. »

L'important avec cette campagne sur les réseaux sociaux, explique la Dre Beaudin, c'est « qu’il y ait des filles qui entrent en médecine avec le rêve d’être chirurgienne et qu’elles ne se barrent pas ce rêve-là avant même d’avoir essayé. Si on veut, on peut! »

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