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Comment nous avons tracé un portrait unique de Fidel Castro

Depuis 2006, il ne s'est pas passé une année sans qu'on m'ait demandé de vérifier au moins une fois une information (une rumeur, malicieuse ou non, généralement en provenance de Miami) sur la mort de Fidel Castro. Comme le disent ses proches : un jour, cette rumeur sera vraie.

Un texte de Jean-Michel Leprince

Nous nous sommes demandé s'il pouvait y avoir une manière originale, nouvelle, de faire un reportage sur Fidel Castro, un bilan de sa vie et de sa carrière exceptionnelle, sachant que tout le monde fera plus ou moins la même chose : Fidel Castro, le révolutionnaire, le commandant, l'homme d'État, l'idole ou la bête noire, le dictateur ou le bienfaiteur de son peuple.

Avec mon collègue Martin Movilla, de Radio-Canada International, avec qui j'ai souvent collaboré (notamment sur le cas de Judith Brassard, chronique d'une condamnation annoncée), nous avons eu cette idée : qui est vraiment Fidel Castro en privé, dans l'intimité, dans les coulisses du pouvoir? Qui pourrait nous dire ce qui le motive? Quel est ce caractère qui lui a permis de prendre une place improbable, immense pour un leader d'un petit pays dans l'histoire de la fin du 20e et le début du 21e siècle?

Photo : Roberto Chile

Fidel Castro vu par ses proches? Sa famille, ses amis? Nous n'y croyons pas beaucoup, mais nous l'avons proposé aux autorités cubaines. Je n'y croyais pas beaucoup, car je sais qu'il n'est pas facile à Cuba de faire parler de politique. Posez donc une question à un Cubain sur les Castro, en particulier Fidel Castro! Bonne chance.

Nous avons proposé le projet à l'Ambassade cubaine à Ottawa - passage obligé et première étape pour tout projet de reportage. Nous avons eu la chance d'attirer l'intérêt du nouvel ambassadeur Julio Garmendia Peña et de sa ministre conseillère Deborah Ojeda Valeron.

Ils l'ont présenté au Centre de presse internationale (CPI), deuxième étape obligatoire. Celui-ci n'a pas répondu. Qui au CPI oserait se mouiller avec des étrangers qui veulent faire parler des Cubains sur Fidel Castro?

Marta Rojas, journaliste Photo : Roberto Chile

Notre chance, nous l'avons saisie lorsque Martin Movilla a suggéré à l'ambassadeur une rencontre avec Mariela Castro, fille de Raul et nièce de Fidel, de passage au Canada pour une conférence sur les homosexuels et transsexuels, sa spécialité.

La rencontre a duré deux heures et demie. Mariela Castro s'est d'abord étonnée du fait que ce genre de reportage n'ait jamais été fait. Elle ne s'est toutefois pas étonnée que le CPI n'ait pas répondu.

Elle a alors proposé de nous trouver un « coordonnateur » et elle a pensé à Roberto Chile, l'ancien caméraman personnel de Fidel Castro (de 1986 à 2006).

Nous n'avions plus besoin du CPI. Restait à convaincre Chile - comme tout le monde l'appelle - de participer. D'abord en contactant tous les proches qui nous intéressaient, et ensuite en acceptant - cela a été plus difficile - de le persuader de nous servir non seulement de personnage, mais aussi de « guide » vers chacun des autres personnages.

Il est évident que tous nos personnages - il y en a eu 24 au total, 11 apparaissent dans le reportage - respectent, admirent, aiment Fidel Castro. Ce sont des proches. Ceux qui ne l'aiment pas, évidemment, n'auraient jamais parlé.

Katiuska Blanco, biographe officielle de Fidel Photo : Roberto Chile

Notre défi a été d'éliminer les louanges, les preuves d'admiration - sincères, mais peu utiles pour nous - afin de dégager de ces heures d'entrevue des éléments, des indices, des révélations sur les traits de caractère peu connus qui se cachent derrière la figure publique du Comandante.

Ce qui se dégage de notre travail, c'est le portrait d'un homme intrépide, impétueux mais calculateur, colérique mais qui sait se calmer. Quelqu'un qui n'entreprend rien à moitié et qui va jusqu'au bout extrême - son plus grand défaut, nous dit un collaborateur de longue date - car il ne sait pas s'arrêter. Têtu jusqu'à l'obstination, il veut toujours avoir raison. Il refuse de perdre et parvient à retourner des défaites en victoires.

Alex Castro, fils de Fidel. Photo : Roberto Chile

Il y a du Don Quichotte dans le personnage, un « rêveur de l'impossible », nous dit sa nièce Mariela Castro. Avec ses moulins à vent, ses géants, les États-Unis d'Amérique auxquels toute sa vie il aura tenu tête.

Ces rencontres nous ont donné un accès unique à des images inédites, à des albums de photos de famille jamais vus... et aussi une vidéo de Fidel Castro, presque mourant, signant sa démission en 2006. Cadeau de son caméraman, Roberto Chile.

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