Malgré les efforts de conservation, l'anguille d'Amérique, jadis abondante dans le bassin du Saint-Laurent, est menacée. Les scientifiques s'activent pour mieux comprendre l'énigmatique poisson pendant qu'il en est encore temps.

Un texte de Gaëlle Lussiaà-Berdou de l'émission Découverte

Les pêcheurs de l'estuaire du Saint-Laurent ont capturé 16,4 tonnes d'anguilles l'automne dernier, selon les chiffres du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. C'est l'un des bilans les plus faibles jamais enregistrés pour cette ressource. Il n'y a pas si longtemps, dans les années 70 et 80, les stocks de pêche pouvaient pourtant avoisiner les 600 tonnes par année.

Aujourd'hui, M. Lizotte, l'un des rares pêcheurs d'anguilles encore actifs dans le Bas-Saint-Laurent, se contente de quelques poissons par marée, capturés pendant leur migration le long du Fleuve.

Depuis les années 80, les stocks d'anguilles ont chuté d'au moins 95 %. En 2012, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a désigné l'anguille d'Amérique comme espèce menacée et, cet hiver, Pêches et Océans Canada a mené des consultations pour évaluer s'il y avait lieu de l'ajouter à la liste des espèces en péril.

Les scientifiques à la rescousse

Devant la situation précaire de l'anguille, les scientifiques s'activent. Martin Castonguay, biologiste à Pêches et Océans Canada, s'approvisionne chez Georges-Henri Lizotte pour mener ses expériences. L'an dernier, pour la première fois, son équipe a pu suivre grâce à une étiquette satellite la migration d'une anguille adulte jusqu'à son site de reproduction, dans la mer des Sargasses. Une première mondiale.

« On savait qu'elles fraient là, parce qu'on capture leurs petites larves vraiment très jeunes de moins que 5 mm en abondance sur les sites. Donc, on sait que les adultes se reproduisent là, mais personne, malgré moult tentatives, n'a jamais réussi à les capturer. Nous, on ne l'a pas capturée, mais on en a fait un suivi télémétrique jusqu'à la limite nord du site de fraie, au sud des Bermudes, » explique M. Castonguay.

Des actions concrètes

Pour sauver l'anguille du Saint-Laurent, il faudra faire plus que cartographier sa migration. Pour limiter l'impact de la pêche sur l'espèce, le ministère a même racheté en 2009 la plupart des permis. Mais il y a d'autres causes au déclin, comme :

  • la pollution
  • les parasites
  • le réchauffement du climat
  • la perte d'habitat

À leur arrivée dans nos cours d'eau, les petites anguilles nées dans l'océan se heurtent à de nombreux obstacles, notamment des barrages. Sur certains, comme au barrage d'Hydro-Québec à Beauharnois, on a installé des passes migratoires, sortes de longues échelles que les jeunes anguilles sont capables de remonter malgré une pente de 45 degrés.

Pour les anguilles adultes qui cherchent à rejoindre la mer pour frayer, en revanche, les barrages hydroélectriques restent un danger mortel. À elles seules, les turbines des barrages de Beauharnois et de Cornwall, en Ontario, tuent 40 % des anguilles qui tentent de les franchir.

Pour contrer la tendance, dans les années 2000, le pêcheur Georges-Henri Lizotte a aidé les scientifiques à ensemencer des millions de jeunes anguilles, appelées civelles, dans le bassin du Saint-Laurent. Ce sont des poissons prélevés sur la côte est du pays, où les stocks sont moins menacés.

Les résultats ont été mitigés, selon le biologiste Guy Verreault, du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs à Rivière-du-Loup.

Les premières anguilles que les chercheurs ont vu apparaître à l'automne pendant la migration de reproduction étaient de très petites anguilles, environ les deux tiers de ce qu'elles sont habituellement.

L'automne dernier, pour la première fois, certaines anguilles ensemencées prises par les pêcheurs atteignaient des tailles semblables à celles des anguilles du fleuve. Ce n'est pas une panacée, mais c'est quand même un baume au cœur de Georges-Henri Lizotte qui, à 74 ans, se trouvera sans doute encore l'énergie de tendre ses filets l'an prochain. « J'ai dit y a pas longtemps que c'était ma dernière année, pis ils m'ont appelé Dominique Michel! », blague-t-il.

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