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Crise du fentanyl : des années de surprescription montrées du doigt

Alors que la crise du fentanyl frappe l'Ontario et menace maintenant le Québec, des experts en santé dénoncent l'inaction des autorités politiques et médicales. Selon eux, la dépendance aux opioïdes, qui touche des centaines de milliers de Canadiens, découle en bonne partie du nombre excessif de prescriptions d'antidouleurs au pays.

Un texte de Myriam Fimbry

De plus en plus de patients atteints d'une dépendance aux opioïdes frappent à la porte du Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) à Toronto. Sur place, des médecins leur prescrivent de la méthadone ou de la suboxone. Ce sont les deux médicaments les plus efficaces à long terme, mais le traitement peut durer des mois, voire des années.

Les patients que l'on retrouve au Centre ne sont pas nécessairement des toxicomanes endurcis ou des jeunes de la rue. En fait, la majorité des patients sont des personnes qui, à l’origine, se sont fait prescrire des médicaments antidouleur par leur médecin.

« Ils ont eu par exemple un accident de voiture, [ont fait] une chute. Ils se sont fait prescrire un médicament opiacé et ont perdu le contrôle de son utilisation », explique le docteur Bernard Le Foll. « Ils peuvent avoir 40, 50, 60 ans et n’ont jamais eu de problème avec des substances auparavant. »

Le fentanyl, un produit 100 fois plus puissant que la morphine et 40 fois plus que l’héroïne, se retrouve mélangé à de faux comprimés pharmaceutiques vendus illégalement sur le marché. Il se retrouve aussi dans des drogues achetées dans la rue, comme l’héroïne, le crack, la cocaïne ou les amphétamines. Il contribue à développer une forte dépendance. Et une petite erreur de dosage suffit à provoquer une surdose, voire la mort.

« Les médicaments sont initialement prescrits à des doses relativement faibles », précise le Dr Le Foll. « Mais les doses vont graduellement être augmentées, parce que les patients ne vont plus avoir d’effet. Par la suite, ils vont essayer d’en trouver encore plus, soit par l’intermédiaire de plusieurs médecins, soit par l’intermédiaire de connaissances. S’ils ne vont pas chercher les soins auparavant (un traitement à la méthadone), ils vont commencer à acheter les médicaments dans la rue et parfois vont finir par s’injecter de l’héroïne. »

Une crise de santé publique

Près de 2500 décès par année sont reliés aux opioïdes au Canada, soit sept personnes par jour, selon l'Agence de la santé publique du Canada.

Et des centaines de milliers de Canadiens ont développé un usage morbide des opioïdes.

Le chercheur Benedikt Fischer, professeur au département de psychiatrie de l’Université de Toronto, juge la situation « hors de contrôle, dans le sens où l'on n’arrive pas à avoir le dessus. C’est une crise de santé publique qui continue à se développer et à empirer. »

Il étudie l’usage des opiacés dans le système de santé depuis une vingtaine d’années. Il déplore l’inaction des autorités face à un problème documenté depuis longtemps.

Dès 2004, un rapport du bureau du coroner en chef de l’Ontario établissait un lien entre les opioïdes prescrits par les médecins et la hausse du nombre de décès par surdose.

L’OxyContin (un médicament analgésique contenant de l’oxycodone, un opioïde) est arrivé sur le marché en 2001 au Canada. Par la suite, les prescriptions d’opioïdes ont augmenté d’année en année. Le Canada s’est mis à prescrire le plus d’opioïdes dans le monde, derrière les États-Unis.

« Les autorités se sont inquiétées de voir un nombre croissant de morts par surdose. Les autorités politiques et médicales auraient dû agir, mais rien n’a été fait », dénonce le Dr Fischer.

M. Fischer fait remarquer que « pour des menaces similaires comme le SRAS, la grippe aviaire ou porcine, notre système a réagi bien plus rapidement. »

En 2012, l’OxyContin a été retiré dans la plupart des provinces, mais il a été remplacé par d’autres médicaments de la même famille. Puis est apparu le timbre transdermique au fentanyl, mais les usagers ont vite réussi à contourner son caractère inaltérable. « Donc, tout ce qui a été fait s’est avéré inefficace », dit Benedikt Fischer. « Maintenant, on est dans le chaos, un chaos meurtrier ».

Pire, en tentant de revenir en arrière et de limiter les prescriptions, le milieu médical envoie involontairement les patients vers des produits fabriqués clandestinement et vendus illégalement. Les composantes des poudres ou des comprimés achetés dans la rue sont inconnues. Les acheteurs peuvent tomber sur du fentanyl ou du carfentanyl (100 fois plus puissant encore que le fentanyl). La moindre erreur de dosage s’avère mortelle.

« Donc, nous avons au départ créé une demande de façon médicale, nous tentons de corriger le tir, et indirectement nous créons ou nous contribuons à un autre problème qui est encore pire. Et ce que notre système ne comprend pas bien en ce moment, c’est comment stratégiquement résoudre ce problème sur les deux fronts, plutôt que d’essayer de faire quelque chose d’un côté et de rendre les choses pires de l’autre. C’est là tout le défi. »

Selon Bernard Le Foll, médecin au Centre de toxicomanie et de santé mentale, il faut donner un plus large accès aux traitements de la dépendance aux opioïdes. Trop peu de médecins ont la formation et le permis obligatoire pour prescrire la méthadone. « C’est sur une base volontaire. Il faut qu’ils soient intéressés à suivre cette formation, alors qu’il n’y a pas besoin de formation pour prescrire des opiacés », fait-il remarquer. Ainsi, les opioïdes sont devenus des remèdes faciles dans le traitement de la douleur chronique.

Il cite l’exemple des pays européens qui utilisent moins d’opiacés dans le traitement de la douleur chronique. Preuve que c’est possible. « Il faudrait graduellement revenir à la situation d’il y a 20 ans au Canada, revaloriser des prises en charge alternatives, comme la kinésithérapie ou la physiothérapie. »

Limiter les prescriptions d’opioïdes aux situations exceptionnelles est une mesure de prévention, qui devrait empêcher de nouvelles personnes de devenir dépendantes, selon le chercheur Benedikt Fischer. Mais pour celles qui le sont déjà ou qui sont à risque, « il faut développer une stratégie de santé publique qui leur permette d’obtenir ces médicaments de façon sécuritaire et les tienne loin du marché illégal et toxique. »

L’accès plus large à la naloxone, l’antidote utilisé en cas de surdose, peut sauver des vies. De plus en plus d’intervenants de première ligne en sont équipés, comme les ambulanciers et certains policiers. Des sites d’injection supervisés vont ouvrir à Toronto. Mais les experts rencontrés préviennent que ce ne sera pas assez. L’enjeu de santé publique est bien plus large.

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