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Crise du fentanyl : une nuit dans une urgence de Vancouver

La crise du fentanyl prend de l'ampleur partout au pays, mais aucune ville au Canada n'en subit autant de contrecoups que Vancouver, en Colombie-Britannique.

Un texte d'Yvan Côté

En novembre, 128 personnes y ont perdu la vie en raison d'une surdose. C'est près de deux fois plus qu'en novembre 2015, alors qu'il y en avait eu 67.

Nous avons passé une nuit à l'urgence de l'hôpital Saint-Paul de Vancouver, où la majorité des personnes intoxiquées sont transportées. On y soigne 70 % des surdoses de la région de Vancouver.

Alors que les sirènes des ambulances retentissent aux quatre coins de la ville, l’infirmière Tanya Campbell commence son quart de travail. Les employés sont débordés depuis des mois, et Tanya sait que ce soir risque d'être encore plus occupé qu'à l'habitude. Le chèque mensuel d'aide sociale a été remis il y a quelques heures aux sans-abri. Une somme que les toxicomanes utilisent habituellement pour acheter leur drogue.

La naloxone, antidote du fentanyl

L'un des premiers cas de la soirée survient d'ailleurs devant le centre d'injection supervisée de la ville. Alexandra Laviolette, une jeune femme de 24 ans à la silhouette de mannequin, est trouvée sur le trottoir après avoir pris ce qu'elle pense être de l'héroïne.

« J'étais dans un party avec des amies, nous confie-t-elle, je ne me souviens même pas de m'être injectée. On vient de me dire que j'ai été cliniquement morte pendant 10 minutes. Je ne sais pas ce qui est arrivé, mes signes vitaux étaient absents. Je ne respirais plus. »

Pour l'infirmière Campbell, il s'agit seulement d'une autre nuit à l'urgence, d'une autre nuit à combattre l'ennemi numéro un en ville. Plus de 6000 surdoses liées à la drogue ont été traitées dans la région de Vancouver au cours des 12 derniers mois. Un record inégalé au pays. Ici, une vingtaine de patients victimes de surdose arrivent chaque nuit.

« Comme c'est souvent le cas, explique l'infirmière Campbell, des employés du centre d'injection ont essayé de réanimer Alexandra avec de la naloxone, un composé chimique qui inverse les effets du fentanyl. Mais ça n'a rien donné sur-le-champ. Les ambulanciers ont donc transporté Alexandra ici et, heureusement, elle a repris connaissance depuis. »

En fait, Alexandra est en observation lorsque nous la rencontrons. Une étape cruciale avant de permettre à un patient de retourner dans la rue, puisque lorsque l'effet de la naloxone diminue, les patients peuvent avoir une seconde surdose. C’est ce qui arrive à Alexandra lors de notre entrevue. Après quelques minutes, le fentanyl reprend le dessus et la jeune femme perd complètement ses repères.

Quand elle revient à elle-même, les médecins et infirmières quittent les lieux en vitesse. Un homme vient d'être trouvé inconscient à l'extérieur de l'urgence. C'est lui qui a dorénavant besoin d'aide.

L'infirmière Campbell le reconnaît immédiatement. L'homme a été réanimé la veille après une surdose. Cette fois, il est tellement intoxiqué qu'il n'a pas pu se rendre à l'urgence. C’est un des nombreux cas lourds traités ici.

« Hier, un patient est revenu sept fois pour des surdoses, mentionne l'infirmière Campbell. Ça devient épuisant. »

Une surdose dans les toilettes de l'hôpital

En fait, à l'urgence de Saint-Paul, on n’arrête jamais. Quelques minutes plus tard, un autre appel, mais cette fois-ci la patiente se trouve déjà à l'intérieur de l'hôpital. La femme venait de recevoir le feu vert pour retourner à la maison, mais comme le taxi tardait à arriver, elle s'est précipitée dans la salle de bain de l'urgence pour se piquer.

C'est son amie Geri qui lui a sauvé la vie en lui injectant la naloxone qu'elle transporte dorénavant en tout temps avec elle. Geri sait que les minutes sont comptées lors d'une surdose. Il y a trois jours, c'est elle qui en a fait une dans ce même hôpital.

La crise est sans précédent à Vancouver. Et avec l'apparition du carfentanyl dans les rues, un tranquillisant pour les éléphants, le traitement des patients devient de plus en plus complexe.

« Autrefois, on avait besoin d'une seule dose de naloxone pour contrer les effets de l'héroïne ou du fentanyl, explique le médecin Kevin Nemethy, mais aujourd'hui, il nous en faut de 10 à 20 fois plus pour garder quelqu'un en vie. »

C'est pourquoi aucun des patients ne peut désormais quitter l'hôpital sans savoir comment utiliser une trousse de naloxone. Les toxicomanes deviennent ainsi les premiers intervenants dans les rues, ce qui donne le temps aux ambulanciers d'arriver. Ici, tout le monde sait que c'est un scénario risqué, surtout que les opiacés sont de plus en plus puissants.

« C'est assurément notre plus grande crainte, dit l'infirmière Campbell, qu'un jour on n’arrivera plus à sauver les gens qui arrivent à l'urgence parce que la naloxone ne sera plus assez puissante. »

Alors que le quart de travail se termine à l'urgence de Saint-Paul, l'équipe se félicite d'avoir sauvé toutes les victimes de surdose ce soir. Alexandra, elle, rentre tranquillement à la maison avec un manteau que l'hôpital lui a donné. Elle marche d'un pas léger, même si elle sait très bien que cette visite à l'urgence n'était probablement pas sa dernière.

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