BILLET - Vous lisez cette histoire invraisemblable de corruption et de matchs truqués dans la KHL, et vous vous demandez : est-ce réellement possible?

Le confrère Slava Malamud (un journaliste russe établi en Amérique du Nord) a causé toute une commotion cette semaine. Sur Twitter, Malamud a lancé une hallucinante série de 21 gazouillis racontant que le SKA St-Petersbourg a bénéficié d’un gênant niveau de soutien des officiels lors du premier tour éliminatoire de la KHL.

Le SKA Saint-Pétersbourg d’où provenaient les deux tiers de l’équipe olympique russe, affrontait le Serverstal de Cherepovets, une équipe peu menaçante ayant présenté une fiche légèrement inférieure à ,500 au cours de la saison. De son côté, le SKA a tout écrasé sur son passage. Selon le journaliste, cette équipe (qui aligne notamment Ilya Kovalchuk et Pavel Datsyuk) a obtenu la permission de ne pas respecter le plafond salarial de la KHL afin de pouvoir aligner le plus grand nombre possible de joueurs de l’équipe nationale. La masse salariale du SKA serait ainsi six fois supérieure à celle des équipes moyennes...

Si l’on suit bien la trame narrative, plusieurs proches de Vladimir Poutine tirent les ficelles de la KHL et de ses clubs, et il est entendu que le SKA ne doit pas perdre cette saison.

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Malamud raconte donc que dans le premier match de la série opposant Saint-Pétersbourg et Cherepovets, les représentants de l’équipe négligée ont écopé de 24 minutes de pénalité alors que le SKA n’a pas été puni une seule fois! Malgré cela, les 60 premières minutes de jeu se sont soldées par une égalité de 3-3. Cherepovets a écopé de deux autres pénalités en prolongation et a fini par s’incliner 4-3.

En retard 0-2 dans la série, Cherepovets a encore défié les probabilités dans le troisième match en forçant les SKA Saint-Pétersbourg à disputer une prolongation. En surtemps, le SKA a inscrit le but vainqueur après avoir commis un hors-jeu évident. Les images sont très claires : la rondelle quitte la zone offensive d’environ 10 centimètres avant d’être tirée par un défenseur du SKA. Après avoir revu la séquence, malgré la très nette évidence, les arbitres ont statué que le but était bon.

Cherepovets a fini par subir l’élimination. Et selon Malamud, les partisans et les dirigeants de cette équipe sont outrés. Ils utilisent les médias sociaux et dénoncent la situation avec cynisme mais pas trop directement, car il y a un fort prix à payer en Russie lorsqu’on s’attaque au pouvoir.

« Le plus tragique, écrit-il, c’est que tout le monde en Russie sait ce qui se passe : les partisans, les dirigeants, les représentants des médias. Tout cela se passe au grand jour. Et les gens qui en sont responsables (tous les patrons de la KHL sont des proches de Poutine) ont déjà annoncé que le système actuel se poursuivrait puisqu’il a prouvé son efficacité (une médaille d’or olympique). »

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De prime abord, cette histoire semble tout à fait invraisemblable.

Puis vous vous rappelez qu’elle se passe dans un État ayant organisé, encouragé et soutenu un système de dopage pour plus de 1000 de ses athlètes, dans 30 différents sports. Le plus grand scandale de l’histoire du sport.

Vous vous rappelez ensuite du scandale de corruption qui a éclaté durant le tournoi de boxe des Jeux de Rio en 2016 et des matchs truqués qui bénéficiaient surtout aux boxeurs russes. Vous relisez les témoignages de juges qui, dans d’autres compétitions internationales, recevaient la visite de « taupins » dans leur chambre d’hôtel en pleine nuit et se faisaient « conseiller » de favoriser les boxeurs russes. (Il y a encore quelques semaines, un baron de la mafia russe a été nommé président de la Fédération internationale de boxe amateur.)

Vous repensez à la fin des années 1990, quand la mafia russe étendait ses tentacules dans toutes les sphères sportives de la Russie. Les dirigeants du hockey russe qui résistaient à cette invasion se faisaient assassiner en pleine rue.

En 1997, en l’espace de quatre mois, le président de la fédération russe de hockey, un administrateur de l’équipe de l’Armée rouge et le directeur général du Spartak de Moscou ont tous été abattus.

Peu avant d’être assassiné, le président de la fédération, Valentin Sych, avait d’ailleurs déclaré que de plus en plus de hockeyeurs et de dirigeants avaient peur et qu’on tentait de les forcer à commettre des illégalités.

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Quand vous connaissez et rassemblez toutes ces histoires (certaines plus anciennes, d’autres très récentes), il devient de plus en plus difficile d’être témoin d’une rencontre sportive impliquant des athlètes, arbitres ou juges russes et de croire aux coïncidences.

C’est infiniment triste. Mais avouez que devant toutes ces accumulations, la pureté du sport et l’innocence en prennent pour leur rhume.

Prenez, par exemple, ce match qui opposait le Canada à l’Allemagne en demi-finale du dernier tournoi olympique.

Ce soir-là, les Canadiens ont été coulés par une pénalité extrêmement rare (deux centres successivement chassés du cercle de mise au jeu). Cette pénalité, appelée par un juge de lignes russe, plaçait « judicieusement » le Canada dans une situation de désavantage numérique à trois hommes. Voici ce que j’écrivais quelques heures après cette fameuse rencontre :

« Un officiel expérimenté (en mettant en garde le second centre canadien ou en déposant la rondelle rapidement) se serait normalement assuré d’éviter ce genre de situation, surtout dans un match de cette importance. Inexplicablement, ce n’est cependant pas ce qui s’est produit.

« En l’espace de 50 secondes, au lieu de profiter d’un avantage numérique de cinq minutes, les protégés de Willie Desjardins se sont retrouvés en désavantage à 3 contre 4, puis à 3 contre 5. Les Allemands ont touché la cible avec une supériorité de deux hommes, et on a immédiatement senti les Canadiens fléchir les genoux. [...] »

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Quand l’histoire de Slava Malamud a été publiée cette semaine, je n’ai pu m’empêcher de regarder une fois de plus cet intéressant match Canada-Allemagne auquel j’avais assisté d’un coin de l’aréna de Gangneung.

Les centres canadiens ont été chassés du cercle des mises au jeu à dix reprises au cours de ce match, mais huit fois par le seul officiel russe impliqué dans le match. Et la plupart du temps, dans des moments cruciaux.

Dans les toutes dernières minutes, alors que le Canada luttait désespérément pour accéder à la finale (face aux Russes) Derek Roy a été chassé deux fois par le même juge de ligne. Jocelyn Lemieux, qui analysait la séquence avec René Pothier, s’est spontanément exclamé « Wow ! Nous n’avons même pas vu Roy bouger! »

Un juge de lignes n’est pas censé avoir un tel impact sur le déroulement d’un match de cette importance. Ça n’arrive jamais. Or, c’est exactement ce qui s’est produit ce soir-là.

Ce n’était peut-être qu’un pur hasard, remarquez. Ou peut-être pas.

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