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Daniel Bélanger et Daran : une soirée magique et électrique

CRITIQUE – Sur les écrans géants de la scène de la Place des festivals, l'immense visage de Daniel Bélanger devait être visible bien plus loin qu'à l'intersection des rues Jeanne-Mance et Sainte-Catherine, où se perdait du regard la marée humaine.

Debout, les yeux fermés, la main sur la poitrine, on voyait distinctement Bélanger répéter « merci, merci, merci » pendant la longue ovation qui a salué sa prestation extérieure aux Francos de Montréal. C’était la deuxième fois de la soirée qu’une immense clameur du genre saluait Bélanger et ses musiciens depuis 21 h.

La première fois, c’était une demi-heure plus tôt, après une interprétation proprement magique de Rêver mieux. En deux heures, Bélanger aura tout donné, mais à la manière Bélanger, c’est-à-dire, en revisitant ses classiques et en se renouvelant sans cesse.

Ceux qui ont vu son formidable concert au Métropolis l’an dernier ou sa tournée Paloma dans une autre ville du Québec, ont rapidement constaté que Bélanger a poursuivi dans la même veine. Même lors d’un concert gratuit en plein air où il n’y a pas que des irréductibles présents, Bélanger refuse la facilité.

Avec Guillaume Doiron (guitare), Jean-François Lemieux (basse), Alain Quirion (percussions) et Joseph Perrault (batterie), Bélanger a vivifié une Sortez-moi de moi à rallonge. Il a dynamisé Les temps fous, il a offert une version presque déchaînée de Chante encore et sa relecture stupéfiante d’Intouchable et Immortel, gratifiée d’un mémorable solo de thérémine de Quirion – le multi-instrumentiste de Zébulon – était, justement, intouchable et immortelle.

Quand il a offert la récente Métamorphose, c’est Metallica que l’on avait en tête, tellement cette version digne d’un char d’assaut reposait sur des guitares hurlantes et des rythmiques lourdes. Bélanger avait exprimé le souhait en arrivant sur scène que « si les vents sont favorables, ça pourrait aussi être les Francos de Saint-Lambert… ». À ce moment, ce fut peut-être le cas.

Tous ensemble

Un concert de Bélanger, c’est aussi l’occasion pour des milliers de spectateurs de prendre part à la fête. Ces derniers ont battu la mesure durant Fous n’importe où et ils ont spontanément entonné « Six milliards de solitudes, six milliards, ça fait beaucoup » durant Dans un Spoutnik. Nous étions moins nombreux, certes, mais personne ne se sentait seul.

Pas de facilité pour Bélanger, donc, mais de la générosité à revendre. Quand les deux tiers des chansons interprétées sont tirées des albums Les insomniaques s’amusent (1992), Quatre saisons dans le désordre (1996) et Rêver mieux (2001), on sait que l’on assiste aussi à un survol de l’histoire des Francos, version Bélanger.

Et plus ça allait, plus ça chavirait de bonheur sur le bitume. Te quitter est toujours aussi déchirante, mais Rêver mieux était dans une classe à part. C’était le genre de partage entre artiste et public qui cimente des décennies de fréquentation.

Une voix céleste, un chœur de dizaines de milliers de personnes, des lumières dans les yeux, comme celle des ampoules sur l’écran arrière qui faisaient penser aux anciens rideaux du Spectrum. Bonheur, félicité et communion. Les mêmes constats s’appliquent pour Le parapluie, Opium et Cruel (il fait froid, on gèle).

Et quand on pense que c’est fini, Bélanger revient pour un deuxième rappel, sans ses musiciens. Comme pour marquer le temps passé, il revient à ses débuts et il enchaîne La folie en quatre et Sèche tes pleurs, seul à la guitare, mais pas au chant...

Là, tout s’immobilise. C’est le genre d’instant qui justifie une carrière pour un artiste et une fidélité sans bornes pour des amateurs. Le moment, unique, où tous ne font qu’un. Chansons immortelles, bonheur éternel.

Le culot de Duran

Deux heures avant le concert de Bélanger, Daran était sur la même scène, et ce, devant une foule déjà considérable. Le Français immigré au Québec depuis une mèche a entamé sa prestation d’une heure avec la lente et aérienne Dur à cuire qui, ma foi, me semblait un curieux choix d’amorce en extérieur.

Elle dit a insufflé de l’énergie, mais c’est lorsque Daran et ses collègues ont enchaîné avec le brûlot social dénonciateur qu’est Pauvre ça rime à rien que l’évidence m’a frappé. J’ai sorti mon téléphone intelligent pour vérifier et… Oui! Nous venions d’entendre, en séquence, les trois premières chansons du plus récent disque de l’artiste paru en septembre dernier.

Non, non, non… Il ne va pas faire…? Si.

En 52 minutes, Daran a interprété intégralement et dans l’ordre les chansons de l’album Endorphine, n’ajoutant que son immortelle Dormir dehors en bout de course. Il l’avait fait en spectacle, mais c’est une chose de proposer une telle approche à tes admirateurs quand ils payent pour aller t’applaudir en salle et tenter le même pari devant une foule pas obligatoirement gagnée à ta cause.

Mais cela a marché, car tout le monde peut s’identifier à une chanson comme Tout tout seul, parce que la phrase « On allait être abandonnés », dans Horizon, touche une corde sensible, et que personne n’a besoin de manuel pour comprendre le « c’est ça qu’on nous vend, tout le temps : du vent », dans Une plage sans chien, quand Daran et Andre Papanicolaou se sont livrés un furieux duel de six cordes électriques.

Peu importe la nouveauté du matériel interprété, les festivaliers ont apprécié jusqu’à la fin, tout comme les mélomanes – et les critiques de musique - qui adorent entendre un disque comme il a été conçu pour être écouté. Pari gagné pour Daran.

Le programme des Francos annonçait « L’événement spécial Daniel Bélanger » mardi soir. Des événements, il y en a finalement eu deux lors de cette soirée aussi magique qu’électrique.

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