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Dans la tête de jeunes présumés candidats au djihad

En mai 2015, la Gendarmerie royale du Canada arrêtait huit jeunes à l'aéroport Montréal-Trudeau, quelques instants avant leur embarquement sur un vol vers la Turquie. Les jeunes étaient soupçonnés de vouloir rejoindre le djihad en Syrie.

Un texte de Patrick Martin-Ménard

Pour la première fois, un document de la GRC, dont la publication vient d'être autorisée par le tribunal, lève le voile sur leurs plans.

Lettres d'adieu

Un calepin de notes retrouvé dans la valise d'un des suspects détaille le modus operandi pour se rendre en Syrie, incluant la marche à suivre pour voyager sans éveiller de soupçons et la façon de contacter des passeurs, une fois arrivé en Turquie.

Ce calepin inclut également les réflexions personnelles de son auteure :

Une autre jeune écrit qu'elle se trouvait devant un choix entre Allah et sa vie actuelle, entre la « terre de l'Islam » et la « terre de mécréants » qu'est le Québec. Elle a donc choisi d'immigrer vers un pays où la charia est appliquée. Elle anticipe qu'après son départ, sa famille la jugera « en disant qu'elle est une personne qui a été manipulée, endoctrinée ou qui a subi un lavage de cerveau ».

Toutefois, cette autre jeune souligne que personne ne l'a approchée pour aller en Syrie. Il s'agissait d'une initiative personnelle, et « elle a trouvé des gens [qui] se sont tous aidés et qui ont tout fait ensemble ». Si elle meurt en martyre, « Allah lui demandera qui sont les gens qu'elle aime pour qu'ils puissent entrer au paradis ».

Peu collaboratifs

Au moment de leur interrogatoire, les jeunes se sont montrés peu collaboratifs avec les enquêteurs. Ils ont tous offert des versions contradictoires sur les raisons de leur voyage et la relation qu'ils entretenaient ensemble.

Une jeune fille a indiqué qu'elle était mariée à un jeune homme du groupe, qu'ils partaient en fait pour Milan et que c'était leur voyage de noces, entrepris à l'insu de sa famille.

Une autre jeune a indiqué qu'elle allait visiter de la famille à Milan, et qu'elle avait choisi de passer par Istanbul, et non Paris, afin d'éviter d'être « fouillée comme un chien ».

Un jeune homme a indiqué qu'il avait prévu visiter la Turquie quelque temps avant de se rendre à Casablanca, au Maroc. Trois suspects ont indiqué aux policiers vouloir garder le silence.

Un seul jeune a indiqué qu'il prévoyait se rendre en Syrie. Il a admis « avoir possiblement été endoctriné » par des vidéos qu'il a commencé à visionner il y a un an.

Ces vidéos présentaient une certaine vision du Coran et « montraient qu'il fallait aller sauver leurs frères musulmans ». Il a commencé à croire à ces idées, « car il manque de repères », a-t-il dit. Ce jeune s'est toutefois contredit pendant son interrogatoire en indiquant avoir plutôt voulu se rendre à Milan pour visiter une exposition.

Changements de comportement

Plusieurs jeunes ont cessé d'aller à leurs cours ou de se présenter à leur travail dans les jours et les semaines précédant leur départ. Certains jeunes ont également rompu les liens avec leur cercle d'amis et sont devenus plus renfermés.

L'amie d'un suspect a raconté aux enquêteurs que le jeune homme avait récemment rompu tous les liens avec ses amies et qu'il avait commencé à tenir des propos « religieux et extrémistes », à tel point que la rumeur courait à l'école qu'il voulait aller faire le djihad.

Plusieurs jeunes avaient indiqué à leurs parents qu'ils prendraient part à un voyage en autobus de quelques jours vers New York. Un parent a toutefois indiqué que son fils lui avait déjà fait part de son intention de se rendre en Syrie avec l'aide d'un passeur depuis la ville turque d'Antakya, près de la frontière, et qu'il lui avait montré des vidéos de djihadistes incitant au djihad.

Recruteur en ligne

Le document de la GRC mentionne également l'existence d'un recruteur en ligne qui approcherait des jeunes à travers le réseau Instagram. Ce suspect, dont l'identifiant changerait constamment, aurait indiqué à un jeune que « vivre au Canada était péché [sic], car ce n'est pas un pays musulman ».

Il l'aurait sommé de se rendre dans un pays européen en lui indiquant qu'il le contacterait de nouveau une fois là-bas. Le jeune homme « se sentait comme hypnotisé par le discours du suspect ».

Enquête en cours

L'identité de tous les suspects est frappée d'une ordonnance de non-publication en raison de la présence de mineurs dans le groupe. Les allégations contenues dans l'affidavit de la GRC n'ont pas été prouvées en cour. L'enquête de la GRC se poursuit et les jeunes suspects ne font l'objet d'aucune accusation pour l'instant.

Cependant, Radio-Canada apprenait jeudi dernier l'arrestation d'un jeune de 17 ans faisant partie du groupe. Le jeune homme, soupçonné de menaces terroristes, a été libéré sur promesse de comparaître et son dossier a été confié à un procureur de la Couronne. Aucune accusation n'a été portée contre lui pour le moment.

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