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De l'alcool toutes les heures, du lever au coucher

La Ville de Montréal ira de l'avant avec un service de refuges pour itinérants permettant la consommation d'alcool, comme c'est le cas dans d'autres villes canadiennes. Voici la résidence Oaks à Ottawa, où d'ex-itinérants, reçoivent chaque jour plusieurs doses de vin.

Un texte de Dorothée Giroux

La file s’allonge à la réception de cet ancien hôtel devenu refuge pour ceux qui ont passé des années dans la rue, en itinérance. Une vingtaine d’hommes et une femme attendent, debout, l’un derrière l’autre, de recevoir leur dose d’alcool. D’autres résidants se joignent à la file, au fur et à mesure que des places se libèrent. Il est 11 h  30 et c’est le quatrième service d’alcool de la journée. La soixantaine de résidants ont droit à 145 ml de vin blanc par heure, du premier service à 7 h 30 jusqu’au dernier, à 21 h 30.

À la résidence Oaks, à Ottawa, l’alcool est contrôlé : les doses sont calculées, toutes les consommations sont répertoriées dans un registre qui permet de savoir qui a pris quoi à quelle heure. La quantité et le type d’alcool que chacun des résidents peut boire est déterminée par une des infirmières du programme MAP, Managed Alcohol Program, un programme de gestion de l’alcool, implanté par l’organisation Ottawa Inner City Health, en partenariat avec le refuge les Bergers de l’Espoir.

Les ex-itinérants peuvent s’acheter eux-mêmes de la bière ou des spiritueux, mais ils n’y ont pas droit toutes les heures et jamais plus de 145 ml (5 oz) à la fois. La règle, c’est le vin blanc et pas une goutte d’alcool n’est servie si le résidant est en état d’ébriété.

Yolanda Dare, une des infirmières en poste à la résidence Oaks, prend des nouvelles de ses clients qui attendent un verre de vin.

« C’est du vin en fût, du vin blanc, qu’on nous fait nous-même, dit-elle. Ici, à cette pompe c’est du vin blanc 12 % et à l’autre pompe, c’est du 6 % parce qu’il est mélangé avec de l’eau, pour nos clients qui boivent un peu moins. On traite le vin comme un médicament, donc c’est moi qui décide des quantités que le résidant peut prendre. En moyenne, ils ont droit à 2,277 ml (77 oz) , soit un peu plus de 3 bouteilles de vin par jour. »

D'abord et avant tout une résidence

Oaks n’est pas qu’un programme de gestion d’alcool, c’est d’abord et avant tout un refuge pour les ex-itinérants avec des problèmes d’alcoolisme.

Les résidants ont presque tous une chambre à eux, privée, avec salle de bain. Une majorité d’hommes, une soixantaine vit ici, et quelques femmes seulement. Ils habitent dans ce qui était encore, il y a 10 ans un hôtel d’une chaîne connue. Ils vivent ensemble plusieurs heures par jour dans le vaste salon où ils ont accès à une salle de télévision. Ils utilisent Internet dans un bureau ou ils jouent au billard dans une salle réservée. Ils peuvent aussi manger tout près de la grande cuisine.

André vit à Oaks depuis quatre ans, après avoir passé une quinzaine d’années sans domicile fixe. « C’est mon paradis. Je vivais dans la rue, dehors, je couchais dehors, je suis plus capable de faire ça. Je n’ai plus la santé. Ici, c’est mon paradis, avoir un lit, c’est formidable. Coucher à terre, ça fait mal dans les os, surtout quand tu vieillis, raconte-t-il. J'avais une famille, je l’ai laissée pour la boisson et la drogue. Aujourd’hui ,ça fait 20 ans que je n’ai pas vu mes enfants. »

À 58 ans, André vit dans l’espoir de revoir ses enfants. Il est maintenant capable de s’abstenir d’alcool. Finie pour lui la file pour aller chercher sa dose de vin.

Marcel aussi a 58 ans. Il a été menuisier jusqu’au jour où son alcoolisme l’a empêché de travailler et l’a mené à la rue. « Ici, je me sens plus en sécurité que dehors. [...] C’est dur d’arrêter de boire, mais ici mon alcool est contrôlé. Si ce n’était pas contrôlé, je pense que je me retrouverais encore dehors. Si je retournais dans la rue, je ne pourrais pas survivre longtemps. Si je me cache pour aller dormir, c’est là que je vais geler l’hiver. Personne ne va me voir, j’ai beaucoup de souvenirs de ça. Geler, me faire ramasser par la police et les paramédics qui me conduisent à l’hôpital. Quand c’est trop souvent comme ça, faut que cela arrête. »

Marcel s’est remis à peindre. Des toiles qui mettent en évidence ses racines autochtones. Quelques-uns de ses tableaux ornent les murs de la résidence Oaks. Il en est fier, tout comme le fait d’avoir renoué avec ses enfants.

Un programme qui porte fruit

Cet aspect du programme de gestion de l’alcool doit être souligné, selon le directeur de la résidence Oaks, Ray Mac Quatt. « Le programme a définitivement réduit les besoins en services d’urgence et en hospitalisation, dit-il. Les résidants ne sont plus dans la rue intoxiqués, devant utiliser les urgences des hôpitaux ou obligés de passer du temps en centre de détention. »

En faisant visiter les chambres de la résidence, Ray Mac Quatt parle aussi de ces hommes, longtemps dans la rue, qui avaient rarement accès à une salle de bain et leur bonheur d’avoir dans leur chambre toilette, lavabo et bain. Et un certain encadrement, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Un investissement public, dit-il, qui en vaut la peine.

Certaines études sur les programmes de gestion de l’alcool, programmes qui ne visent pas l’abstinence, mais plutôt d’en moduler la consommation et de réduire les risques de sevrage, indiquent qu’il y a diminution de consommation d’alcool chez les participants. D’autres analyses n’arrivent pas nécessairement à la même conclusion, mais observent l’élimination de consommation de produits dangereux et une amélioration des liens sociaux de personnes qui ont longtemps été en situation d’itinérance.

De l'espoir

Ray Mac Quatt ouvre une porte barrée, au fond d’un couloir. Dans cette pièce à l’écart, on trouve une vingtaine de barils avec un dispositif de tuyaux et une odeur de fermentation. C’est ici que la résidence Oaks fait son propre vin. Une production de plus de 3200 litres par mois pour fournir le programme de gestion de l’alcool de la résidence, mais aussi celui du refuge des Bergers de l‘Espoir.

Le refuge est situé au centre-ville d’Ottawa et accueille 20 hommes et 4 femmes qui veulent sortir de leur situation d’itinérance et gérer leur problème d’alcool.

Patrick, 47 ans, est un de ceux-là. Il a grandi à Ottawa. Informaticien, il travaillait de chez lui, mais l’alcoolisme l’a poussé au chômage et à l’itinérance. « Je connaissais la place, j’habitais près d’ici, je passais devant le refuge en me disant : ''j’espère que ce ne sera pas moi, mais un jour, finalement, cela a été mon tour''. »

Patrick effectue pour la troisième fois, ce programme de gestion de l’alcool. « J’aimerais redevenir fonctionnel. Ce serait la meilleure chose qui pourrait m’arriver. J’y travaille. J’ai demandé à l’infirmière de réduire mes doses. Quand on a une dépendance, il faut attaquer le problème de front. »

Celui qui a déjà eu sa propre entreprise sait que ce ne sera pas facile, mais Patrick affirme qu’au moins au refuge, il n’est plus seul dans son combat contre l’alcoolisme.

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