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Dénoncer des agressions sur les médias sociaux, ce mouvement qui persiste

Des milliers de personnes ont choisi de sortir dans la rue, mercredi soir, pour dénoncer la culture du viol. Cette prise de parole citoyenne fait suite à un mouvement qui resurgit fréquemment depuis deux ans sur les réseaux sociaux, et qui dépasse les frontières du Québec. État des lieux.

Un texte de Johanne Lapierre

En 2014, les journalistes Sue Montgomery et Antonia Zerbisias lançaient, à la suite d'une discussion sur l'affaire Jian Gomeshi, le mot-clic #BeenRapedNeverReported sur Twitter. De nombreuses femmes se sont mises à dénoncer, en ligne, une agression subie par le passé, dans un mouvement touchant des personnes de partout dans le monde.

Au Québec, a suivi le #AgressionNonDénoncée, par le biais duquel des milliers de témoignages ont été partagés. Un an plus tard, il y a eu le mot-clic #OnVousCroit. De telles déferlantes sur les médias sociaux continuent d'apparaître, notamment chez nos voisins du Sud.

Au début du mois, peu après la publication d'une vidéo sur des propos dérangeants de Donald Trump, la blogueuse Kelly Oxford a invité ses abonnés sur Twitter à dénoncer une agression dont elles ont été victimes. Elle y racontait sa propre expérience, affirmant qu'un vieil homme avait touché son sexe en lui souriant alors qu'elle avait 12 ans.

Kelly Oxford a rapidement eu plus d'un million de réponses, et le mot-clic #notokay s'est répandu comme une traînée de poudre.

Peu de temps après, la blogueuse Elizabeth Plank demandait aux femmes dans une publication sur Vox d'expliquer pourquoi elles ne dénoncent pas les agresseurs. Encore une fois, des milliers de femmes ont pris publiquement la parole autour de #WhyWomenDontReport.

Mercredi, #StopCultureDuViol était parmi les tendances du jour sur Twitter. Nombre d'appuis, et de nouveaux témoignages sont apparus en ligne.

Dans un contexte où, au Québec, près de 90 % des agressions sexuelles ne sont pas rapportées aux autorités, qu'est-ce qui fait en sorte qu'autant de personnes choisissent de se livrer en ligne ou sur les médias sociaux? Rachel Chagnon, professeure de droit à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice de l'Institut de recherches et d'études féministes, estime qu'il faut d'abord voir les choses dans un plus large contexte.

« Les gens partagent beaucoup de choses sur les médias sociaux. Ça va de la photo de chat à leurs relations : il y a un niveau de non-censure ou de lâcher-prise dans les réseaux sociaux qui est assez fort de façon générale », explique-t-elle.

Outre la dénonciation proprement dite, selon Mme Chagnon, les personnes qui choisissent de s'ouvrir semblent chercher une chose : le réconfort. « C'est d'avoir des personnes qui peuvent les rassurer, leur dire qu'ils ne sont pas seuls, leur dire que c'est arrivé à d'autres, dit-elle. Leur dire qu'on les croit. »

Mme Chagnon souligne qu'il existe un lourd passif historique en matière d'agression sexuelle. « On a systématiquement dit aux victimes que si elles s'étaient fait agresser, c'est parce qu'elles avaient fait quelque chose de pas correct. » Elle évoque les stéréotypes largement véhiculés, comme de porter des vêtements appropriés, ou de ne pas se promener après une certaine heure pour éviter de se faire agresser.

« Je pense qu'à cause de ça, et pour d'autres facteurs, c'est particulièrement important pour les victimes d'agression sexuelle de se faire rassurer et de comprendre qu'être une victime, ça dit ce que ça dit, ça veut dire que quelque chose nous est arrivé, et que ce n'est pas de notre faute », juge-t-elle.

Ce qui nous ramène au réconfort qui peut être trouvé auprès, par exemple, d'autres victimes sur les médias sociaux. « Le système de justice ne réussit pas à donner aux victimes d'agression sexuelle ce sentiment-là, qu'elles sont les victimes. Les médias sociaux, cette espèce de phénomène, lui, semble mieux répondre à ce besoin ».

Effet d'entraînement

De tels mouvements de dénonciation peuvent aussi inciter d'autres victimes à rompre le silence. « Vous voyez d'autres personnes prendre la parole, raconter une histoire qui ressemble à la vôtre. Vous voyez que ces gens-là ne sont pas jugés, disqualifiés; vous voyez d'autres personnes qui les encouragent, qui leur disent que ce qui leur est arrivé n'est pas normal, qu'elles sont les victimes. Vous vous dites : " moi aussi " », expose Rachel Chagnon.

La professeure de droit estime que dans le système judiciaire, la victime se retrouve souvent très seule. La personne accusée a son propre avocat à la défense, mais la victime est de son côté seulement un témoin. « Elle est un témoin qui pose problème, parce qu'elle est un témoin qui ne se souvient pas aussi bien qu'on le voudrait, qui n'est pas aussi assurée qu'on l'aimerait, qui n'est pas aussi blanche et sans fautes qu'on le désirerait ».

Elle croit que le système doit s'autocritiquer. « Ce n'est pas un traitement particulièrement agréable qui attend les victimes lorsqu'elles vont dans le système judiciaire. Et je pense qu'il faut être capable de le regarder de façon constructive et avec un certain pragmatisme », croit-elle. « C'est un bon système, mais il faut qu'il s'améliore. »

Au final, pour la directrice de l'Institut de recherches et d'études féministes, la prise de parole actuelle est plutôt positive. « Je suis très encouragée, parce que c'est un phénomène qui commence à durer un peu dans le temps, donc qui semble s'établir, s'installer. Je pense que c'est vraiment quelque chose qui va ouvrir la porte à plus d'égalité », conclut Rachel Chagnon.

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