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Des agricultrices sénégalaises luttent pour l'accès à la terre, un lopin à la fois

Les Sénégalaises sont omniprésentes dans l'agriculture de leur pays et pourtant, elles peinent à avoir accès aux terres. Regroupées dans les différentes régions du pays, elles se battent pour devenir gestionnaires de terres du domaine national. Témoignage de trois agricultrices de la région de Saint-Louis, dans la vallée du fleuve Sénégal.

Un texte de Marie-France Abastado

Dans la cacophonie du marché de Ross Béthio, une petite localité de la région de Saint-Louis, Ndèye Gaye nous montre fièrement les légumes cultivés par les agricultrices de la vallée du fleuve Sénégal. « On vend ici tous les soirs nos légumes. Tu as vu les gombos? L’oignon vient de sortir », dit-elle.

Elle est d’autant plus fière de ses produits que ses collègues agricultrices ont dû se battre pour avoir accès à chaque centimètre de parcelle de terre cultivable.

Cette femme, mère de quatre enfants, n’est pas seulement agricultrice. Elle est aussi à la tête d’un réseau de plus de 1800 femmes qui luttent pour pouvoir disposer de plus de terres.

En voiture, Ndèye Gaye nous amène visiter les champs des membres de l’Union des femmes productrices qu’elle a créée en 2009. Ces terres se trouvent à 12 km de Ross Béthio.

Dans les rizières avec Ndèye Gaye

C’est par un chant de bienvenue que nous accueillent les agricultrices. Leurs boubous colorés se détachent sur le ciel bleu et les rizières verdoyantes.

À voir leur énergie et leur sourire, on comprend que ceux qui veulent leur mettre des bâtons dans les roues n’en ont pas fini avec elles. Mais pour l’instant, elles cultivent les 280 hectares que le conseil rural a mis à leur disposition après bien des palabres.

Ces terres leur ont été octroyées par délibération, comme on dit ici, pour 99 ans. Car au Sénégal, les terres du domaine national ne sont pas vendues, mais gérées par les conseils ruraux et les chefs de village qui décident qui aura le droit d’usage de la terre.

La démarche de ces femmes n’a d'ailleurs pas été sans difficulté. « Avant d’avoir la délibération, on a passé des jours et des nuits à discuter avec les populations environnantes », affirme Ndèye Gaye.

Des coutumes tenaces

Ce ne sont pas les lois qui posent problème. Ce sont plutôt les coutumes et les traditions. Mais la bonne humeur de ces femmes n’a d’égale que leur détermination. Et ce n’est pas parce que son groupe de femmes a réussi à obtenir des terres que Ndèye Gaye croit qu’elles peuvent se permettre de baisser les bras. « Même nous, qui disposons de ces parcelles, continuons à [plaider] et à défendre la cause des femmes », indique-t-elle.

Pour ces femmes qui, pour la plupart, vivent dans des ménages polygames, l’autonomie financière est capitale. Elles savent qu’elles ne peuvent compter entièrement sur leur mari qui, à lui seul, peut parfois être père d’une quinzaine d’enfants.

Pour Ndèye Gaye, il s’agissait aussi d’être en mesure d’élever ses enfants à sa manière. « Chacune doit avoir sa petite entreprise qui lui permet d’être autonome et d’avoir sa propre petite maison pour pouvoir éduquer ses enfants comme elle le veut. Ici, chacun a deux-trois femmes et quand tout le monde est dans une seule maison, tu ne peux pas éduquer tes enfants, car tout est pêle-mêle », dit-elle dans son français coloré.

Des changements législatifs qui ne suffisent pas

Un peu plus loin, à Gaya, toujours le long du fleuve qui sépare le Sénégal de la Mauritanie, l’agricultrice Absa Wellé nous montre sa décortiqueuse à riz. Son groupe de femmes l’a acquise grâce aux subventions de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) tout comme d’autres instruments tels que des humidimètres, des GPS et des balances.

Absa Wellé sait très bien elle aussi qu’avec ou sans outils, le cœur du problème n’est pas réglé. Malgré les modifications apportées à la constitution sénégalaise en 2001 qui garantit le droit égal des hommes et des femmes à avoir accès aux terres, dans les faits, les femmes ne disposent que d’une infime partie des terres. Et encore, ce ne sont pas toujours les meilleures.

Absa Wellé soutient que ce sont des facteurs socioculturels qui sont en cause, car au Sénégal, dit-elle, les femmes doivent être soumises. Elle déplore que leurs revendications ne soient pas toujours entendues.

Les femmes continuent toutefois leur bataille et il y a quand même des résultats, souligne Absa Wellé. Ne serait-ce que parce qu’elles sont de plus en plus présentes dans les conseils ruraux, où se prennent les décisions. « Peut-être même que d’ici quelques années, lance-t-elle en riant, les femmes auront la chance de gouverner, les hommes démissionneront et nous pourrons prendre possession des terres ».

Mais on est encore loin de ça et les parcelles de terre cultivées par les femmes sont encore peu nombreuses, dit Ibrahima Ly, coordonnateur de la Plateforme des initiatives du nord (PINOR), un regroupement de fédérations paysannes du nord du Sénégal. Il souligne que les femmes « sont un maillon important dans toute la chaîne de valeur » : la production, la transformation et la commercialisation. « Dans la production, elles sont importantes, mais pour la plupart, les terres ne leur appartiennent pas. Elles les louent ou elles les empruntent à leurs parents. », précise-t-il.

Rêver grand comme Korka Diaw

Si les terres ne sont pas accessibles en quantité suffisante, les projets, eux, ne manquent pas. Fortes de leurs succès, Absa Wellé et Ndèye Gaye savent qu’elles doivent continuer à rêver grand. D’autant plus qu’il existe au Sénégal d’autres exemples de femmes agricultrices qui ont connu un franc succès et qui leur prouvent que tout est possible.

C’est le cas de Korka Diaw, célèbre dans tout le pays et même ailleurs en Afrique. Elle, qui a commencé à cultiver un hectare, est maintenant à la tête d’une entreprise de 250 hectares.

Les murs de son bureau à Richard Toll sont tapissés de récompenses et de photos où elle apparaît avec les notables du Sénégal, que ce soit avec le président actuel Macky Sall ou avec le précédent, Abdoulaye Wade.

Dans la cour, un immense camion peint au nom de son entreprise Korka Rice. Plus loin, une non moins immense moissonneuse-batteuse d’une valeur de plus de 100 000 $ achetée avec l’aide de subventions gouvernementales. Celles-ci ont d'ailleurs permis de payer 60 % du coût total.

Korka Diaw est en fait une des agricultrices les plus prospères du Sénégal. Elle est aussi à la tête d’un réseau de plus de 10 000 femmes qui luttent pour un plus grand accès à la terre. Et si son français est hésitant, ses convictions, elles ne le sont pas. « Chaque femme, dit-elle, devrait avoir un hectare de terre à cultiver. C’est mon slogan. Dans mon réseau, il y a 10 000 femmes. À un hectare par femme, ça nous ferait 10 000 hectares! »

Pas de développement sans l’agriculture ni sans les femmes

Même si certaines d’entre elles approchent la soixantaine, les Ndèye Gaye, Absa Wellé et Korka Diaw du Sénégal ont bien l’intention d’être là encore longtemps pour rappeler au gouvernement et aux élus locaux que les femmes aussi veulent participer au développement de l’agriculture et plus largement du pays. Si ce ne sont pas elles, ce seront toutes les femmes qu’elles auront formées au cours des ans.

Ndèye Gaye, en tout cas, est très fière de ce qu’elle a accompli. « Il y a des femmes qui disaient que l’agriculture n’est pas un travail de femmes. Et maintenant, elles courent derrière nous pour avoir des terres! » s'exclame-t-elle.

Absa Wellé, elle, souligne le courage, l’expérience et la générosité des agricultrices qui se battent pour leurs semblables. 

Les femmes, mais aussi les jeunes

Dans ce pays où près de 70 % de l’activité économique est liée à l’agriculture, Ndèye Gaye rappelle que faire de la place aux femmes dans ce domaine, mais aussi aux jeunes, c’est assurer le développement du pays.

« Les terres qui restent sont très accidentées et très loin des points d’eau. Il faut donc de lourds investissements. Alors nous tendons la main à l’État et à ses partenaires pour qu’on puisse aménager ces terres, faire des chenaux pour amener l’eau jusque là-bas et qu’on puisse servir les femmes et les jeunes. Nous avons des jeunes qui n’ont pas de terre comme les femmes! Pour fixer les jeunes dans leur pays, il faut des fermes villageoises. On ne peut pas développer son village en étant au Canada ou en France. Il faut développer son pays à partir de son village! Et si les villageois sont choyés, le pays est développé », affirme-t-elle.

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